II
L’Université
Un monde de la raison
Toute petite, je voulais devenir sage femme, ensuite hôtesse de l’air, puis après mon bac, j’ai décidé de faire médecine ; hélas je n’avais pas réussi le concours d’entrée à l’institut de médecine. Par défaut, je suis donc allée faire des études d’économie, mais très vite je me suis adaptée et ai pu réussir mes années de fac. Dès la licence, j’ai choisi l’économie du développement, une filière que plusieurs de mes collègues de première année ne voulaient pas risquer. Parce qu’ils se disaient qu’ils ne gagneraient pas énormément d’argent en faisant de telles études et qu’il n’y avait pas de débouchés dans ce domaine-là.
Nous n’étions qu’une dizaine au plus, car les autres avaient préféré l’économie financière, la macroéconomie et autres. À travers mon travail, j’ai toujours voulu apporter ma contribution au bien-être de l’humain, c’est ma plus grande passion. Vous vous demandez pourquoi je n’ai pas fait le choix d’une carrière sociale, en particulier de devenir assistante sociale, par exemple ? Ce métier n’était pas valorisé dans mon pays. J’ai connu quelques assistantes sociales, la mère d’une amie et ma tante. Elles portaient le titre, mais la réalité était tout autre, surtout dans un pays où l’État a fait faillite. En général, elles gonflent juste les effectifs de la fonction publique sans réellement jouer leur rôle, dans un pays où les valeurs de solidarité sont déjà très fortes. Gagner de l’argent grâce à son travail est tout à fait légitime, cependant ma conception du gain est tout autre. C’est peut-être un rêve d’enfants, que certains aiment raconter à leur père ou leur mère : « un jour si j’ai beaucoup d’argent, je t’achèterai une maison, tout ce que tu veux Papa, et toi aussi Maman ».
Pour ma part, le jour où j’aurai plus d’argent, ce que j’en ferai c’est rendre les minorités, ou les plus vulnérables, heureux : leur donner les moyens de s’en sortir en créant des emplois, des activités pouvant les rendre plus autonomes. C’est peut-être ce qu’une économiste comme moi a appris dans son parcours de formation, c’est tout à fait cela. Me concernant, je n’ai pas attendu les études universitaires pour commencer à rêver.
Mon rêve est né dans mon enfance. Je crois que mon parcours universitaire n’a fait que renforcer le fondement déjà existant. La richesse ne fait pas de nous des hommes généreux, mais la générosité est une nature. Si on ne l’a pas dans son dossier, c'est-à-dire en nous, on ne peut pas la manifester malgré notre fortune. Et ce rêve pour moi va peu à peu prendre corps et aujourd’hui je ne peux plus vivre sans œuvrer pour le bonheur des autres et le voir se dessiner sur leur visage.
Car mon bonheur à moi, c’est rendre les autres heureux. Je pense que l’université a simplement actionné ce qui était inné en moi. Bourdieu parle de la reproduction sociale : je crois que le social ou le sentiment d’altruisme sont en chacun de nous, tout dépend si on veut l’actionner ou le laisser mourir. Le mien a failli être étouffé par un mauvais jugement dû à l’ignorance. Un poisson ne peut pas vivre en dehors de son univers, il est né pour vivre dans l’eau. Si on essaie de le sortir de son univers, la probabilité est qu’on se retrouve dans les minutes qui suivent avec un poisson mort. J’ai essayé d’aller dans d’autres univers pour voir si je pouvais m’adapter, j’étais plus morte que vivante.
Cela malheureusement peut durer longtemps ; une maladie silencieuse, celle qui ne vous donne aucun signe d’alerte, mais vous tue à petit feu. Dommage, que beaucoup de gens souffrent de cette maladie. La peur du qu’en-dira-t-on les contraint à poursuivre malgré le mal-être, les rêves imposés par d’autres. Je comprenais maintenant pourquoi je m’ennuyais à rester un jour ou des mois sans être active.
Par contre, mon mari dans sa bulle ne pouvait pas me comprendre. Le pauvre se demandait certainement si j’étais heureuse avec lui. Il ne s’agissait pas de cela, mais d’un mal profond lorsqu’une personne n’est pas dans son élément, comme on le dit couramment, elle se sent mal. Je cherchais un sens à ma vie. Je suis convaincue que certains chemins, aussi insignifiants soient-ils, voire déraisonnés comme ce fut mon cas, peuvent être révélateurs de nombreuses vocations. Là où certains verraient simplement un emploi comme tout autre, d’autres vont réaliser que c’est ici mon destin et que je l’ai trouvé. Savoir profiter de chaque opportunité que la vie nous offre dit-t-on.
Ce qui semblait être pour mes collègues un gain de salaire, j’y voyais moi un environnement où je pouvais apprendre à vivre avec la différence, et chercher à comprendre pour en donner une interprétation. Surtout une histoire à raconter comme vous allez le lire au fil des mots. Cette différence qu’on connait si peu, voire qu’on se refuse à connaître, parce qu’elle vient casser les fondements que nos sociétés ont pu construire. Des sociétés prêtes à sanctionner sans aucune véritable raison. Et même si cela existe, serait-elle justifiée ?
L’université ne m’a pas appris à accepter la différence. Ses prérogatives sont restées celles de former des hommes et des femmes à certaines fonctions pour être au service d’un capitalisme égoïste et sans pitié. La recherche acharnée du gain et du bonheur personnel serait le trait caractéristique de l’homme. Dans cette quête, la différence ne trouve malheureusement pas sa place. Je me demandais si l’université savait enseigner ces choses, les mentalités pourraient changer. L’enseigner dès la maternelle serait un avantage comparatif. Les parents auraient eux aussi le devoir d’en parler avec leurs enfants.
Mais en ce qui me concerne, ce n’est qu’un vœu pieux et la réalité actuelle nous révèle que le refus voire la non acceptation de l’autre gagne plus en volume. Plus la société évolue à une vitesse telle que nous le voyons, les différences ne feront que s’amplifier. Et le lieu où on observe cette tragédie, c’est là où on pouvait l’enseigner, c'est-à-dire à l’école.
Actuellement, on constate quelques initiatives qui sont prises lorsqu’on est face à la différence. Mais doit-on attendre cette confrontation pour donner les leçons de la vie en communauté ou du vivreensemble ? Les plus lucides pourront répondre à cette question. Au fil du temps, je pouvais comprendre, à l’instar de Harv Eker, que si certains éléments ou renseignements n’ont pas été rangés dans le classeur de notre esprit, il nous est difficile de réagir autrement. Car comme il a su le dire, nos pensées proviennent des dossiers de renseignements que nous avons rangés dans notre esprit. Et ces renseignements proviennent de notre programmation passée.
Et ces programmations viennent la plupart du temps des choses que nous avons reçues dans la passé.
Le refus d’accepter la différence serait quant à lui un élément que nous avons certainement rangé dans ce classeur suite aux renseignements que nous avons reçus ; comme ce fut le cas pour moi avec les jeunes sourds. Et au moment propice, c'est-à-dire en une situation donnée, notre réaction se justifierait d’elle-même. C’est pourquoi, j’ai évoqué la nécessité que la différence devrait faire partie de nos programmes, tant au sein de la famille qu’à l’école. Car toute programmation passée est surtout à l’origine de nos réactions actuelles ou futures. Nous réagissons suite à ce que nous avons reçu et rangé dans notre esprit. Et le refus de la différence serait cette chose anormale que nous avons rangée à cet endroit. Aussi les hommes ont défini les normes, les règles, les principes, que j’ai appris pour partie à l’université. Sauf qu’elle a omis de m’enseigner ou d’insister sur les valeurs, qui sans elles, le résultat attendu ne serait pas aussi important. On...