Chartres – Un phare pour la Beauce Gérald et Pascale Massé
Quand Léonor Jean Christin Soulas devient l’Abbé d’Allainval
Sa jeunesse et son éducation
Léonor Jean Christin Soulas est donc né à Chartres le 2 octobre 1696. Il y passe son enfance et son adolescence puisque c’est lui qui assiste à l’inhumation et signe l’acte de décès de son frère Michel, un bébé de six mois, décédé en 1710. Il est le seul représentant de la famille Soulas. Nous avons déjà souligné la qualité de l’écriture et la fermeté de sa signature, alors qu’il n’a que treize ans. Ajouté à la maîtrise du latin dont il témoignera plus tard, tout dénote un excellent niveau d’éducation.
Il est probable qu’il fréquente alors l’enseignement d’un collège de Chartres. Il en existe justement un, le collège Jehan Pocquet établi en 1587 par un riche bourgeois de la ville. Le collège royal de Chartres atteignit rapidement « un haut degré de prospérité et produisit des personnages remarquables dans les sciences et les lettres »30. Léonor Jean Christin fréquenta-t-il ce collège ? Cela est plus que probable bien que les archives de l’établissement, en partie détruites ou disparues, ne fournissent plus la liste des élèves. Il faut savoir que ce collège avait le monopole de l’enseignement sur le diocèse de Chartres.
Collège Royal de Chartres, chez Pocquet31
C’est en 1572 que Jehan Pocquet, bourgeois de Chartres, et son épouse Michelle Haligre, acquièrent pour 2 240 livres la maison de Chinche, dite aussi « tripot de Chinche », puis la donnent à la ville pour y installer un collège, destiné à l’origine « principalement aux pauvres et autres enfants de ladite ville ». Cette intention ne put être respectée car le Collège devint trop onéreux pour la ville. Bien vite les parents durent payer pour l’entretien et la pension des écoliers, rendant l’accès aux études réservé aux familles plus aisées.
Il subsista à son emplacement original jusqu’en 1761 où le délabrement des locaux obligea à un déménagement du collège vers la rue Muret.
Le collège est dirigé par un Principal élu par le corps de ville et le chapitre (en fait choisi par l’évêque), qui avec les Régents assure l’enseignement. On notera six à sept classes dans la période 1690-1744, celle qui nous intéresse pour Léonor Jean Soulas. Si l’on estime qu’il a fréquenté le collège entre 1706 et 1713, le Principal devait être Philippe de Ligneris, docteur en théologie, le Régent de la classe de rhétorique était Nicolas Bernonville, chanoine, et le Professeur de philosophie pouvait être Michel Pintart. Les Régents ont également laissé quelques œuvres littéraires, souvent louanges à l’évêque, mais aussi des poésies. Certaines furent imprimées chez André Nicolazo32 comme beaucoup l’avaient été chez Massot son beau-père. Nous reviendrons sur cet imprimeur dont l’histoire le liera aux Soulas. Le collège avait le monopole de l’enseignement depuis 1572 : « on fait asçavoir à tous pères et mères ayant des enfants de les envoyer au collège Pocquet, s’ils veulent qu’ils soient instruits et enseignés ès lettres, leur faisant défense de les envoyer ailleurs sous peine de désobéissance, à l’exception de ceux qui sont pour apprendre leur ABC, psaumes et matines ».33
De plus il était le seul de la région à proposer des classes secondaires de rhétorique ou philosophie. On sait également que le petit séminaire Saint-Charles offrait depuis 1699 la facilité d’un pensionnat où l’on pouvait entrer à quatorze ans révolus, à condition d’être en état de suivre en seconde. Est-ce que ce fut la situation de Léonor Jean Soulas ?
L’effectif du collège était d’environ deux cents à deux cent cinquante élèves pour les six classes. Ils arrivaient à l’âge de dix ans révolus en sixième et terminaient vers dix-sept ans en philosophie. L’éducation y est avant tout religieuse puis destinée à : « enseigner aux Enfans les Lettres Humaines, avec les bonnes mœurs,& ce qui peut appartenir à l’honnêteté& conversation en la société civile ».34
L’enseignement est fait en latin, le français n’étant utilisé que dans les petites classes pour exprimer les règles du latin. Tous les exercices se font en latin et les élèves parlent et discutent dans la même langue après les cours.
L’année scolaire débouche sur les prix et les exercices publics. Ceux-ci prennent la forme d’exercices littéraires, voire de pièces de théâtre. Des comédies, tragédies, de la composition des professeurs, ou des œuvres plus magistrales, seront représentées.
Comment ne pas imaginer, à l’évocation du fonctionnement de ce collège, qu’il ait pu procurer à Léonor Jean Christin Soulas les bases et l’environnement propices à le pousser vers une vocation d’auteur littéraire.
Règlement Intérieur du Collège de Pocquet de Chartres
(Imprimerie Nicolas Besnard)
Les Soulas et l’imprimerie Nicolazo à Chartres
Alors que Jean César Soulas s’établit à Chartres, son frère aîné de 6 ans, Louis l’Aîné (1653-1714) reste à Auneau où il sera tout à la fois notaire, procureur et bailli de la mairie royale de Béville-le-Comte. Il épouse Barbe Simoneau la fille d’un Commis aux Aydes dans l’élection de Chaumont-en-Bassigny. Celle-ci meurt en couches après avoir mis au monde une fille, Jeanne Charlotte Soulas le 4 juin 1687 à Auneau. Il ne semble pas que Louis l’Aîné se remarie35. Peut-être doit-il se résoudre à mettre Jeanne Charlotte en nourrice et plus tard la confier à son frère Jean César pour parfaire son éducation. C’est en effet à Chartres qu’elle se marie et non dans sa commune familiale comme le voudrait la tradition. Aux côtés de son père Louis l’Aîné on trouve son oncle Jean César Soulas.
Jeanne Charlotte Soulas épouse donc le 10 novembre 1711 à l’église St Martin-le-Viandier de Chartres, André Nicolazo, imprimeur marchand libraire de cette ville. Le fils de Jean César, Léonor Jean Christin, futur d’Allainval a alors quinze ans et sa passion pour la littérature le fait très certainement fréquenter les marchands libraires assez nombreux de Chartres. On peut donc imaginer qu’il va côtoyer le couple formé par sa cousine Jeanne Charlotte, même si celle-ci est plus âgée de neuf ans, et André Nicolazo.
André Nicolazo est un personnage assez connu de la corporation des imprimeurs-libraires-relieurs de Chartres36. Il est né en 1678 à Vannes d’une famille de gens de robe, son père étant« général et d’armes de Bretagne » ; son parrain était « noble homme Jan Delpeuch sieur de Kerallec avocat à la cour »37.
Très jeune il effectue son apprentissage d’imprimeur dans diverses villes de l’ouest de la France. En 1699 il s’installe à Chartres pour diriger l’atelier de la veuve Massot qui a succédé à son mari Etienne Massot à la mort de celui-ci en 1694. En butte à la concurrence des clans d’imprimeurs de la ville, la veuve d’Etienne Massot lutte pour la survie de sa librairie « Au Soleil Royal » installée rue des Trois-Maillets (aujourd’hui rue du Soleil d’Or). C’est ce qui la pousse sans doute à marier sa fille Jeanne Massot à son chef d’atelier André Nicolazo le 31 mai 1700. Il fallait être marié pour devenir maître imprimeur. Le jeune couple avait pris un peu d’avance semble-t-il puisque Jeanne était enceinte de 5 mois à son mariage.
Après quelques démêlés André Nicolazo sera finalement reçu maître imprimeur puis autorisé à ouvrir une librairie en 1702 à la démission de sa belle-mère. L’imprimerie change de nom et s’appelle...