I - Quelques notions de linguistique, de
sémantique
A - La langue française
L’évolution d’une langue est soumise, d’une part, aux facteurs internes, c’est-à-dire des processus de changements spécifiquement linguistiques, dus aux transformations et à la réorganisation des systèmes ; d’autres part, à des facteurs externes, à savoir les mutations de la société, des techniques, etc., et également à des circonstances historiques.
Les évènements en rapport avec un fait historique ont une action linguistique nettement discernable sur le lexique. Les périodes de confusion politique et sociale accentuent l’évolution d’une langue, alors qu’un pouvoir solide et la centralisation tendent à la stabiliser. De plus, les modifications linguistiques sont très lentes, nettement plus que les transformations sociales.
1 - Un peu d’histoire
a - Du latin au français
L’histoire du français, langue romane, débute au latin «vulgaire » ou «populaire », appelée encore «roman commun ». Cette idiome est probablement celui usité dans la partie occidentale de l’Empire romain. Les invasions germaniques de ce qui est dénommée laGaule provoquent, avec la division et l’affaiblissement du pouvoir politique, l’effondrement des études latines et fait péricliter le gallo-roman en une multitude de dialectes répartis principalement en deux groupes : le groupe d’oïl au Nord et le groupe d’oc au Sud.
b - L’ancien français
La période s’étendant du Xe au XIIIe siècle voit s'installer puis se défaire la féodalité. Celle-ci chrétienne, variée et solidement hiérarchisée, guerrière, agricole et foncièrement rurale, telle est la société féodale. L’unification linguistique de la France, tout au long de son histoire, est reliée à son unification politique et à sa centralisation. La cour du roi, établie à Paris, la capitale devient le centre intellectuel par ses écoles et à son Université.
La concentration de l’administration et de l’autorité judiciaire suit le même sens. En effet, à partir du XIIIe siècle, la justice royale s’impose face aux juridictions seigneuriales ou ecclésiastiques. Au XIIe siècle, la langue littéraires présente des différenciations provinciales : normandes, picardes ou champenoises. Au XIIIe siècle, lesscriptae régionales s’atrophient de leurs traits dialectaux. A la fin du XIXe siècle, ce que l’on nomme lefrancien représente la scripta de l’Île-de-France. Dans le Sud de la France, c’est la même organisation linguistique ; le domaine d’oc demeurera scindé en divers parlers locaux. Ainsi, la période classique de l’ancien français se situe aux XIIe et XIIIe siècles.
Le lexique de l’ancien français concorde avec la société médiévale. Généralement concret et technique, il est orienté vers la fonctionnalité des réalités rurales ou guerrières. D’un fond primitif issu du roman commun et d’un superstrat germanique, ce lexique évolue considérablement pardérivation1. La dérivation régressive est une méthode très productive jusqu’au XVIIe siècle.
A partir du IXe siècle, apparaît le vocabulaire savant en latin. L’Eglise et le bras séculier mirent en place avec frénésie une politique systématique d’acquisition d’ouvrages2 de savants numides et perses qui seront traduits et copiés en version latine3, puis grecque. De ces traductions un imposant vocabulaire touchant tous les domaines du Savoir [scientifique, technique, littéraire, théologique, etc.] fut emprunté, puis francisé selon les schémas phoniques et morphologiques de l’ancien français. Richesse et diversité morphologique, telles sont donc les caractéristiques du vocabulaire médiéval.
Bon nombre de mots d’origine numide et arabe apparaissent dont voici quelques exemples :
- Hawer [en numide :faute, défaut] donna en latin médiévalavaria. Sur ce mot a été construit en français :avare,avarier, avarice.
- Bauraq [en numide :borax] donna en latin médiévalborax [IXe siècle] qui s’intègre au français.
- Qourtoum [en numide :carthame] donna en latin médiévalecartamo [IXe siècle], en provençalcartami [1397].
- Al-Jabr [en arabe :la réduction] donna en latin médiévalalgebra [XIIe siècle], puis en françaisalgèbre.
- Sifr [en arabe :zéro, vide] donna en latin médiévalzephirum, puiscifra «zéro » [XIIe siècle] et en françaischiffre.
- Ashkalani [en arabe :échalote] donna en latin médiévalescalonia [XIIe siècle], en ancien françaiseschaloignes.
Ainsi, l’ancien français a hérité du latin. Le fait est acquis au XIVe siècle. Le système prépositionnel de l’ancien français et l’article, œuvre romane, fixaient déjà une partie des fonctions dévolues en latin auxdésinences4.
c - Le moyen français : du XIVe au XVIe siècle
Au XIVe siècle, la langue française se transforme profondément. Conséquemment, l’historiographie linguistique et littéraire ne coïncident pas. Le système féodal décline au profit de la centralisation qui commence. L’usage du français se répand essentiellement dans les villes. Quant aux provinces et les campagnes, elles continueront jusqu’à la Révolution à parler les anciens dialectes relégués au rang de patois.
Aux cours des XIVe et XVe siècles des facteurs d’évolution liés aux évènements sociaux et culturels accentueront l’essor linguistique. La prose littéraire [romans, histoire, théâtre religieux ou profane] et les prémices d’un écrit judiciaire cohérent [rédaction desCoutumes] le français compromet la position dominante du latin. Cependant, cette faible liberté de manœuvre demeure toutefois sous la tutelle étroite du latin.
Au XVIe siècle, le pouvoir royal se consolide. François Ier [1494-1547] usant de l’ordonnance de Villers-Cotterêts [1539] entame une nouvelle politique linguistique en supprimant l’emploi du latin dans les tribunaux. Dès le XVe siècle, dans le Midi de la France, la scripta de l’administration royale avait déjà remplacé la scripta locale provençale. Des évènements en Europe [guerres d’Italie, conflits sociaux, etc.] des idées, des croyances et des convictions naissent. L’apparition de l’imprimerie va révolutionner la pensée et la langue. En 1470, le premier imprimeur s’était installé à Paris. Un commerce considérable va bouleverser les modalités de lecture, de composition littéraire et de standardisation de la langue.
L’Humanisme5 de la Renaissance prône un retour aux sources gréco-latines provoquant ainsi une relatinisation de la langue écrite et ambitionne d’élever le « vulgaire » français au même niveau que le latin, et de cultiver l’idiome national6. De cet engouement pour les questions linguistiques naît laphilologie, ainsi que les premiersdictionnaires7 . Désormais, le français pénètre le champ de la médecine, des mathématiques, de la philosophie, etc. A la fin du XVIe siècle, sa victoire sera complète sur le latin.
B - Création lexicale et sa fixation
Afin de garantir de nouvelles fonctions de la langue écrite, le vocabulaire doit s’adapter. Le XIVe siècle est une période essentielle pour l’édification lexicale de la langue française représenté par le moyen français. Selon les analyses statistiques du linguiste P....