: Juan Manuel de Prada
: La divine bibliothèque
: Magnificat
: 9782384040025
: 1
: CHF 8.30
:
: Erzählende Literatur
: French
: 192
: kein Kopierschutz
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Explorez 26 ?uvres majeures de la littérature à la lumière de la Foi. Dans son style captivant et profond, J.M. de Prada nous parle de ces âmes flamboyantes qui écrivent pour la gloire de Dieu, ainsi que des racines chrétiennes de leurs ?uvres.
Prologue
Manuel Azaña affirmait qu’en Espagne, « la meilleure façon de garder un secret est de le publier dans un livre ». Donc, je profite de n’être lu par personne pour vous révéler (je veux dire, conserver !) le secret le plus lancinant qui se cache dans mon cœur. Je me suis fait connaître comme écrivain, il y a plus de vingt-cinq ans, alors que j’étais encore un tout jeune novice qui n’avait pas atteint le quart de siècle. Et, pour diverses raisons que j’hésite à qualifier aujourd’hui de providentielles ou de sinistres, j’ai immédiatement goûté au succès (ou à ce que le monde entend par succès). La vanité nous fait croire que le succès – quand il est le nôtre – est la conséquence naturelle (et très juste) de nos mérites et le ressentiment nous fait croire que le succès des autres est la conséquence de la fortune (et donc injuste, voire arbitraire). Ces deux considérations sont erronées et, au fond, filles de la même malignité insidieuse. Le succès, à proprement parler, n’est rien d’autre que la récompense accordée par le monde lorsque ce dernier pense pouvoir profiter de nos dons, en nous utilisant comme des pantins ou des idiots utiles à ses propres desseins. Et la durée du succès dépendra exclusivement de la docilité avec laquelle nous nous montrerons prêts à obéir à ces desseins. Je ne veux pas dire par là que celui qui profite (ou plutôt souffre) du succès ne le mérite pas, ou que pour l’atteindre, il s’est résigné à devenir un pantin ou un idiot utile. Je pense au contraire qu’il y a des personnes qui connaissent le succès et qui possèdent des atouts admirables, tout comme je pense que toutes les personnes qui connaissent le succès ne se sont pas forcément résignées à devenir un pantin ou un idiot utile. Mais là n’est pas l’essentiel, car ce qui caractérise le succès n’est pas ce que nous sommes, mais ce que l’on perçoit de nous, de l’extérieur. Le succès est toujours trompeur, car il ne dépend pas de nos mérites. Et ceux qui y goûtent, ainsi que ceux qui le recherchent sans jamais l’atteindre, sont victimes du même mirage.
Dès que j’atteignis le succès, dans ma jeunesse étourdie et futile, je reçus de nombreuses offres de collaboration pour les publications et les médias les plus variés. Des offres toujours flatteuses, qui semblaient correspondre aux préoccupations littéraires que reconnaissait en moi celui qui faisait cette proposition, ou à l’intérêt que mes recherches intellectuelles ou ma vision particulière du monde suscitaient. Et comme ma vocation d’écrivain comportait aussi une facette de journaliste, j’acceptai ces offres à plusieurs reprises. Il m’aura fallu beaucoup de temps pour accepter que les applaudissements et les offres du monde ne soient pas une conséquence de nos mérites incertains, mais du bénéfice qu’un monde calculateur pouvait obtenir de nous. Et l’accepter fut une très rude épreuve.
Ainsi, en quelques années, je me suis retrouvé à honorer des offres qui n’avaient rien à voir avec mes recherches intellectuelles ou ma vision particulière du monde, ni avec mes préoccupations littéraires. Bien sûr, ceux qui nous proposent de collaborer avec tel ou tel moyen de communication nous amadouent en affirmant qu’ils désirent ardemment cette collaboration parce qu’ils souhaitent précisément offrir un moyen d’expression à de telles recherches et faire une place à ces préoccupations. En somme, ils veulent que notre vision particulière du monde occupe une tribune d’où l’on peut s’expliquer librement. Rapidement, ces promesses se sont révélées fausses, à des degrés divers. Certes, il nous a été parfois autorisé de présenter notre vision du monde (forcément à contrecœur et dans un contexte constamment hostile), mais au prix de renoncements successifs à nos recherches intellectuelles et à nos préoccupations littéraires. À d’autres moments, nous nous sommes obstiné, ignorant les avertissements, chaque fois plus cinglants, de ceux qui auparavant nous avaient flatté pour collaborer, toujours à condition d’être progressivement acculé ou réduit à l’insignifiance. Nous nous sommes retrouvé tout simplement dans des tribunes où tout ce que nous sommes, nos préoccupations littéraires, nos recherches intellectuelles, notre vision particulière du monde (raisons pour lesquelles on prétendait nous offrir de telles tribunes), étaient durement méprisées, ignorées, voire rejetées ouvertement. Des tribunes où il était immédiatement démontré que nos recherches intellectuelles n’avaient tout simplement pas leur place. Des tribunes où nos préoccupations littéraires étaient systématiquement bafouées. Et où, finalement, nous avons dû nous compromettre avec les laquais de tel ou tel débat politique, dans des discussions sur des sujets qui ne nous intéressaient pas. Des querelles de chapelle illustrant ce que Leonardo Castellani avait à raison qualifié, à propos de la liberté d’opinion, de « brevet du sophiste » et de « cri des imbéciles pour faire taire les sages » (même si, au milieu de ce pandémonium, il n’y a jamais de sage). Malheureusement, les médias s’adressent à des audiences – qu’eux-mêmes ont façonnées – toujours plus fanatiques et pavloviennes qui ne souhaitent ni lire ni écouter les mots qui interpellent, mais plutôt des slogans qui les confortent dans leur étroitesse d’esprit sectaire. Entre le pandémonium de slogans malintentionnés et les consignes délibérément partisanes, le niveau de discussion est totalement impossible à élever. Car ce qui intéresse le moins le journalisme de bas niveau qui s’impose aujourd’hui, c’est que le public qu’il endoctrine puisse réussir à entrevoir la cause des calamités qui l’affligent.
Tel est le secret lancinant que je souhaitais confier à ces pages. Au cours du quart de siècle qui s’est écoulé depuis mes débuts en tant qu’écrivainà succès, j’ai découvert que ma vocation de journaliste était irrévocablement condamnée à l’asphyxie. Car il est de plus en plus difficile de trouver une tribune qui accueille en toute sincérité mes préoccupations littéraires, mes recherches intellectuelles et ma vision particulière du monde, inévitablement inspirées par la foi que je professe. Et, au lieu de réprimer l’homme que je suis vraiment, ceux qui demandent ma collaboration – soi-disant poussés par ce que je suis – me forcent au contraire à traiter de questions qui n’ont aucune importance pour moi. Des questions qui, dans la plupart des cas, d’ailleurs, sont choisies délibérément pour fanatiser les gens, pour les bourrer de slogans qui les abrutissent, pour modeler leur conscience en fonction des idéologies en vogue, pour faciliter leur asservissement. Le plus triste est que l’on doit souvent accepter ces offres, pour des raisons purement alimentaires.
Alors que j’avais perdu tout espoir d’être sollicité sans ces arrière-pensées, Pablo Cervera, rédacteur en chef de Magnificat Espagne, est apparu dans ma vie. Il m’a demandé d’écrire une série d’articles pour son inestimable revue dans laquelle il me serait possible de donner libre cours à mes préoccupations littéraires, à ma recherche intellectuelle, à ma vision particulière du monde. Comme il me l’avait expliqué, il s’agissait de commenter tous les mois une œuvre littéraire qui traiterait de questions religieuses et incarnée dans les réalités concrètes de la vie. Des œuvres même profanes qui envisageraient le paysage humain à la lumière globale de la foi. Même si, au moment de cette proposition, je connaissais bien la personnalité de Pablo Cervera, je dois avouer que les mille échaudages précédents m’avaient mis en garde : « Je suis certain, pensais-je, que dans quelques mois il cherchera à orienter mes choix, et les mois suivants il...