JOURNAL DE LIVIA
Bruxelles - Samedi 1er mai – 22:00
Ouf ! Je suis de retour du désert. Un seul mot : FANTASTIQUE ! Les Bardenas, un lieu unique en Europe où tu peux te balader dans une réserve naturelle de 40 mille hectares… C’est grandiose. Tu te croirais au Mexique et c’est juste l’Espagne.
J’y ai rencontré une super nana qui, comme moi, s’offrait un petit break dans une vie agitée... Joséphine. Le portrait d’Emma Thompson tout craché... Il lui arrive des trucs pas possibles. Je n’ai pas l’impression qu’elle est mytho… Elle a plutôt l’air d’une intello pure et dure, mais elle traverse une mauvaise passe. Son compagnon la trompe et elle pense qu’elle perd la tête. Elle a rendez-vous chez un psy lundi. Quelqu’un me disait l’autre jour que quand on pense qu’on est fou, c’est qu’on ne l’est pas, non ?
Elle habite Uccle,un quartier de prout-prout ma chère comme elle dit. Elle est super. On a discuté pendant des heures. J’avoue que ce matin, en montant dans l’avion, j’avais un peu la grosse barre… Hier, on est restées au bar jusqu’à pas d’heure à siroter desCuarenta y Tres. J’ai encore sur la langue ce goût de banane mêlé de vanille qui donne envie de commander le suivant. 31 degrés ce truc, quand même ! J’aurais dû me méfier. Mais bon. C’est comme ça. Par chance, le serveur du petit-déjeuner, spécialiste des gueules de bois, m’a donné quelques trucs pour me requinquer en mode urgence :Un grand verre de jus de raisin. Voilà. Buvez cul sec. Ensuite, une tisane à la menthe et au gingembre. Buvez lentement – sans sucre, c’était limite mais je l’ai avalée sans discuter – et dans deux heures vous prendrez un jus de tomate-légumes… J’ai suivi son conseil. L’avion à peine décollé, j’en ai commandé un au steward et je l’ai noyé de sauce anglaise. Le jus, pas le steward...
Tomate-légumes des lendemains de veille, je connais. Ma chérie aussi. Quand on rentre à pas d’heure, c’est elle qui le prépare.
Chuuuuuut. Pas le dire. Laurence-femme-flic ne veut pas qu’on apprenne qu’elle sort avec une femme. Chez les flics, dans certaines équipes, c’est encore limite. Surtout quand on est la cheffe.Ça peut saper mon autorité, qu’elle dit ma Laurence. Admettons. Moi je m’en fous complètement. Dans mon milieu professionnel, on ne se permet pas de juger le comportement sexuel de qui que ce soit. Quoique. Quelques rares gros beaufs le font et prétendent quec’est juste pour rire. Ils disent :Celui-là il en est, oucelle-là elle n’aime pas les hommes. Mais c’est tellement ringard qu’ils finissent par se rendre compte que si quelqu’un rit, c’est pour se moquer d’eux. Alors ils disent :J’ai même un ami homo, comme un raciste diraitje joue aux cartes avec un noir. L’âme en paix, ils peuvent alors continuer à militer pour de grandes valeurs humanistes qu’ils prétendent défendre depuis toujours. Heureusement, ces ringards sont rares.
Pour les mettre mal à l’aise, je leur demande parfois ce que signifie le signe + dans LGBT+, puisqu’ils sont censés lutter pour la défense des droits des minorités, y compris sexuelles. A tous les coups, ils se plantent. Alors je prends plaisir à leur expliquer.
— Il faut admettre que LGBTQQI2SAA ça fait un peu long, non ? Après LGBT, acronyme de Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transgenres, il y a les Queers9, ceux qui sont en Questionnement, les Intersexes, les Two Spirits10, les Androgynes et les Asexuels. Pour l’instant, c’est tout. Je crois.
Ensuite j’en remets une couche.
— Dans ce fatras de comportements dits minoritaires, celui que je préfère c’est Queer : le camp de ceux qui refusent de se conformer. En français, queer peut vouloir direétrange, bizarre, suspect, louche, ce qui correspond encore bien à mon profil pour d’aucuns qui estiment que j’ai la nuque raide et que je ferais mieux de la boucler et de rentrer dans le moule. Mais c’est raté ! J’adore tout ce qui estOut of the box.
C’est souvent à ce moment-là qu’ils changent de conversation en ricanant.
Il est une heure du mat’ et je ferais bien d’aller me coucher. Quoique, comme demain c’est dimanche je m’en fous.
J’ai une folle envie de téléphoner à ma chérie, mais je tiendrai bon. Pas avant 8 heures demain matin et J’AURAI GAGNE !!! Elle était certaine que j’allais craquer. J’avoue qu’une semaine sans l’appeler, c’était dur, mais j’ai tenu le coup. Un pari est un pari !
En tous cas, ces Bardenas, ça m’a fait un bien fou. L’Ouest Américain de l’autre côté des Pyrénées ! Juste magnifique. Les chemins blancs vers le désert, les paysages sauvages survolés par des vautours, … tu te retrouves pile poil dans le James BondLe monde ne suffit pas ! Dans le car, le premier jour d’excursion, mon voisin de siège, un vrai dingue de cinéma, n’arrêtait pas de dire à chaque coin de rocher :C’est ici ! c’est ici que ça a été tourné ! aussi fier que s’il avait figuré sur l’affiche du film.
Autre chose étonnante : j’ai découvert qu’on pouvait faire pousser du riz dans le désert. J’ai goûté celui de la famille El Alcaravan, une petite production locale dans le marais de Yesa. Quelle saveur ! Et quel défi ! Faire pousser du riz dans un endroit aussi aride… J’en ai ramené un kilo.
En parlant de défi, et pour revenir à Joséphine, celle qui se croit dingue, ça me tenterait encore bien de m’inscrire à ses ateliers d’écriture. Ça fait des années que j’ai envie d’écrire un roman. A part quelques débuts d’histoires restées au fond d’un tiroir je ne m’y suis jamais mise sérieusement. On a discuté du prix, et c’est tout à fait abordable. Je vais en parler à ma chérie. Je ne sais jamais quoi lui répondre quand elle me demande ce que j’aimerais pour mon anniversaire. A bientôt 50 ans ce n’est pas trop tard pour me lancer, non ? Et ça mettrait peut-être un peu d’ordre dans mes idées, car pour l’instant je suis encore en train de partir dans toutes les directions...
Je dois me calmer etstructurer mon délire comme le dit la jolie carte postale agrafée au mur devant moi. Je sais. Mais pendant ma semaine au désert j’ai encore eu une bonne dizaine d’idées exploitables pour améliorer le quotidien des affiliés du Consortium, notamment pour la relance des femmes et hommes politiques. Je sais que je suis un peu obsédée par ce fichu boulot et que je ferais mieux d’écrire des lettres d’amour à ma Laurence, mais elle dit qu’elle m’aime comme je suis. Elle m’appelle sonatypique émotionnelle talentueuse qui veut sauver le monde. Moi je l’appellema superwoman.
Qui aurait pensé que je tomberais amoureuse d’une femme. Une Inspectrice Principale de Police, en plus. Elle aussi a ses problèmes de boulot. Ça chauffe à la Brigade. Elle a obtenu la mise à pied d’un de ses policiers pour un mois. Il participait assidument aux réunions d’un groupe d’extrême droite. Elle a eu gain de cause. Mais ce con est dangereux. Je crains le pire à son retour. Laurence m’a montré une saisie d’écran de la page Facebook de ce crétin. Il y menaçait depéter la gueule à cette poufiasse. Il a retiré son post depuis, mais Laurence garde précieusement cette preuve. Qu’il fasse gaffe, car elle n’est pas du genre à se laisser faire. Autre tracas : son inspecteur préféré s’est remis à picoler. Je sais que ça l’inquiète.
Moi, pour l’instant, je m’arrache les cheveux avec l’antenne française qui ne sait plus quoi inventer pour justifier ses collaborations avec des associations qui disent partager nos valeurs, mais me semblent plutôt puer la xénophobie. En Pologne, les droits des femmes sont en train de reculer à vue d’œil. Notre équipe locale est au bord du burnout. Ah nos grandes valeurs ! Sans cesse remises en cause ou dévoyées. Liberté de penser, égalité homme-femme, laïcité, solidarité…...