Georges…
2019
Je suis un grand amateur, de ce qui, au regard de beaucoup de personnes, ne représentent que de simples vieilleries. Pour moi tous de ces objets anciens ont une histoire que je me plais à imaginer. C’est une des raisons qui me pousse à fréquenter avec assiduité les lieux où l’on peut, le plus souvent, en trouver, comme les vide-greniers ou les brocantes.
Avant de finir leur existence dans les containers de la déchetterie toute proche, quelques-unes de ces reliques ont la chance d’obtenir un sursis en faisant une halte dans l’entrepôt de l’antenne locale d’Emmaüs.
C’est un de mes endroits de prédilection quand je suis en quête de bibelots, de cadres anciens ou de petits meubles. Le lieu regorge, tel un bazar hétéroclite, d’une quantité d’objets en tous genres, parmi lesquels il m’arrive quelque fois de découvrir ce qui pour moi prend alors l’allure d’un trésor.
Au cours de ma dernière visite j’ai été surpris par un empilement de petites tables de bois toutes identiques.
La jeune personne qui faisait office de vendeur m’a expliqué qu’un des hôtels de la ville avait récemment entamé une rénovation de ses chambres et, à cette occasion, avait décidé d’en changer le mobilier.
Je ne saurais expliquer pourquoi, à ce moment-là, mon choix s’est porté sur celle qui se trouvait tout en bas de la pile.
Au regard noir et plein d’incompréhension que m’a jeté le jeune garçon, j’ai bien compris qu’il me trouvait un tantinet pénible. Il essaya d’abord de me proposer la première, en haut du tas, m’expliquant afin de me convaincre, qu’elles, étaient toutes identiques. Mais je n’en démordis pas et pour essayer de faire pardonner mon exigence, je l’aidais à dégager l’objet de mon choix.
Je suis revenu chez moi, pas peu fier de mon acquisition - acquisition qui avait tout de même un sérieux besoin de nettoyage avant d’obtenir l’accord de ma compagne, pour intégrer le mobilier de la maison.
Comme j’avais en cette période beaucoup d’autres occupations, je dois avouer que je l’ai ensuite délaissée quelque temps et presque oubliée dans un coin du garage.
Ma sœur et son mari ayant annoncé leur visite pour la fin de semaine, j’entreprends de préparer la chambre d’ami de la maison pour les accueillir.
Alors que je suis en train de passer l’aspirateur, je ne sais pourquoi, je repense soudain à la petite table qui dort dans le garage depuis plusieurs semaines. Je réalise qu’elle aurait très bien sa place contre le mur à gauche de la porte de la salle de bain, endroit que je trouve un peu vide. Elle y ferait office d’écritoire ou de petit bureau.
Décision prise, une fois le ménage terminé, je vais l’extirper du coin de garage où elle attendait patiemment que je lui offre une seconde vie.
Tout en frottant le bois avec un chiffon imbibé d’essence de térébenthine afin d’ôter les nombreuses couches de cire déposées au cours des ans par les employés de l’hôtel, je me prends à rêver. J’essaie d’imaginer tout ce qu’elle a dû voir et entendre pendant les longues années de son séjour dans cette chambre.
Je suis certain que si elle avait la faculté de pouvoir s’exprimer, elle aurait tellement d’anecdotes à me raconter que je pourrais en écrire un nouveau livre.
C’est à ce moment-là que je découvre, bien dissimulé sous le plateau de la table, l’emplacement d’un petit tiroir. Je n’avais pas remarqué sa présence jusqu’à maintenant car la poignée qui aidait jadis à l’ouverture avait sans doute depuis longtemps disparue, et seule une petite fente sur son pourtour trahit son existence. Mes premières tentatives pour le dégager s’avèrent infructueuses.
Après avoir parachevé le nettoyage de la table par une légère couche de cire d’antiquaire, tout en admirant mon travail, j’éprouve une certaine fierté d’avoir pu rendre au vieux bois un peu de son lustre d’antan.
De nature assez curieuse, ce tiroir bloqué m’intrigue, il faut que j’arrive à l’ouvrir. Cela devrait être possible car il n’est en fait retenu que par une légère déformation des montants latéraux, causée sans doute par son âge vénérable.
Plus d’une heure m’est nécessaire avant d’arriver à mes fins, tout en ménageant au maximum le vieux meuble. Mon insistance est enfin récompensée quand, bien qu’avec encore un peu de difficulté, le tiroir finit par coulisser entre ses glissières.
Quel n’est pas mon étonnement quand je trouve à l’intérieur quelques feuilles vierges à l’entête de l’hôtel. Mais ma surprise grandit encore lorsque, au milieu de celles-ci je découvre un autre morceau de papier qui, vu son état, semble avoir été mouillé, et sur lequel de rares mots manuscrits sont encore lisibles, contrairement au reste du texte dont l’encre a été délavée.
Ce document semble assez ancien à en voir la texture épaisse du papier, différente des autres feuilles. Je m’empresse d’aller chercher une pochette plastique transparente afin de le protéger, car il semble si fragile qu’il pourrait se déchirer au moindre mouvement brusque.
Encore une fois cette trouvaille me conforte dans mon intérêt pour ces objets qui ont connu d’autres instants de vie.
Mais quel peut bien être celui de cette feuille sur laquelle, malgré mes efforts, je n’arrive pas à trouver de sens aux quelques mots encore lisibles ?
Un autre de mes hobbies est la philatélie. Il date de mon enfance, alors que j’avais onze ans, ma mère m’ayant offert en cadeau sa propre collection.
Pour partager cette passion, je suis devenu membre de l’association philatélique de la ville. S’il est vrai que la moyenne d’âge des adhérents est élevée, il n’en reste pas moins que l’un d’eux qui répond au prénom de Georges, attire plus particulièrement mon amitié et mérite tout mon respect.
Il est en effet tout proche d’obtenir le grade de nonagénaire, mais n’en reste pas moins une personne extrêmement intéressante à tous points de vue. Son érudition et sa mémoire sont restées intactes malgré les ans et c’est un immense plaisir de pouvoir échanger avec lui. Il est né ici, n’a jamais quitté la région, et de ce fait, devenu un peu la mémoire vivante des lieux. Toujours coquet malgré son âge, il affectionne les pantalons et les vestes en velours côtelé, qui lui donnent une allure de « Gentleman Farmer » augmentant encore son aura naturelle.
Lui aussi est un passionné des vieilles histoires et des objets anciens. Je décide donc, dès la prochaine réunion, de lui faire part de ma découverte.
Celles-ci ont lieu les dimanche matin, une semaine sur deux. La prochaine n’est programmée que dans dix jours et il me faudra patienter avant de savoir si ma trouvaille lui évoque quelque chose.
Le jour venu, je me rends à la salle de réunion de l’association avec l’espoir d’y rencontrer Georges. En arrivant je suis satisfait car il déjà là, affairé à feuilleter un des catalogues permettant d’identifier certains timbres mystérieux. Je profite d’une place vacante pour m’asseoir près de lui et, sans attendre, lui touche deux mots de ma découverte tout en sortant le document de ma sacoche.
Dès qu’il lit les premiers mots encore déchiffrables, je vois son visage se fermer et d’un air grave il se tourne vers moi et me demande où j’ai bien pu trouver ce papier. Devant ma mine étonnée par le ton de sa question, il se ravise et comprend qu’il doit commencer par me fournir quelques explications. Il m’avoue que cela lui rappelle une histoire qui fait partie jusqu’à ce jour des légendes, de l’imaginaire local. Mais l’apparition de ce document pourrait être un élément troublant et apporter la preuve que certains évènements aient pu réellement exister.
Il s’empresse de rajouter à mi-voix, qu’il ne peut me parler de tout cela ici, car c’est une longue histoire, et me propose de se rencontrer en d’autres lieux. Son air mystérieux aiguisant ma curiosité et impatient d’en apprendre plus, je le convie à passer à la maison...