: Mona Lassus
: La vie des gens Autres temps, autres moeurs
: Books on Demand
: 9782322415373
: 1
: CHF 7.00
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: Hauptwerk vor 1945
: French
: 268
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
La vie des gens est une saga familiale. L'histoire se poursuit, de génération en génération, à travers celle d'un petit bourg vendéen depuis le milieu du dix neuvième siècle jusqu'aux années mil neuf cent quatre vingt dix. D'aventures parfois burlesques en drames, il se passait de drôles de choses, dans ce village et on y croisait de bien curieux personnages. Deux guerres, Les tranchées,l'occupation allemande, la résistance, le maquis, firent vivre aux habitants du bourg des aventures haletantes dont le danger n'était pas exclu. Dans les années cinquante, de grands changements vinrent bouleverser la vie des Chevalier. Plus tard, les rêves de Jeanne furent brisés. Ce roman se veut être le témoin de temps et de coutumes révolus, de traditions d'un autre âge à jamais perdues.

Mona Lassus, auteure de romans, nouvelles et contes, est née à Bordeaux. Son enfance a été marquée par la culture du Sud-Ouest, riche d'histoire, de gastronomie et de bien-vivre. Inspirée par la douceur des paysages de sa région, elle a commencé, très jeune, à écrire des poèmes. Plus tard, la vie quotidienne des gens simples, les coutumes régionales, les anecdotes drôles, croustillantes ou dramatiques, entendues autour de la table familiale ou sur la place des villages, lui ont servi de fil conducteur pour écrire des nouvelles, des contes et un premier roman.

LA LAVERIE


Ce matin du 25 janvier 1924, Jules fêtait ses quarante ans.

Levé dès l’aube, il avait fait une longue promenade dans les rues du village, musardant dans l’air frais du petit matin. Ce village, qu’il chérissait, riche d’histoire, était planté aux abords du Marais Poitevin. La Vendée le traversait de part en part, tantôt grossie des pluies du printemps, tantôt simple ruisselet courant en gazouillant au centre de son lit, avec ses rives joliment bordées de saules pleureurs ; le paysage appelait à la rêverie ; Jules avait toujours aimé s’y balader. Il prenait un grand plaisir à flâner le long de la berge en sifflotant, le nez au vent, humant les senteurs de terre mouillée, de feu de bois et de châtaigne, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon. Il remonta lentement vers la grand ‘rue en zigzagant d’un arbre à l’autre, en cette saison déshabillés de leur feuillage.

Dès le printemps, les dimanches après-midi, les villageois se réunissaient sur la large berge en pente douce où il faisait bon s’abriter du soleil. Pendant que les jeunes s’ébattaient dans l’eau fraiche en s’aspergeant, les anciens goûtaient une sieste réparatrice sous les frondaisons, après les agapes du repas dominical copieusement arrosé.

Cette journée s’annonçait bien. L’eau calme reflétait les premiers rayons du jour au travers d’une brume légère qui s’élevait, doucement soulevée par la brise, s’écartait, comme déchirée, revenait et se soulevait encore, tel un voile vaporeux au-dessus de la rivière enjambée par le pont de pierre, que les Romains avaient posé là, au beau milieu du village dont il réunissait les deux rives.

Dans des temps lointains oubliés de tous, quelques hommes préhistoriques s’étaient arrêtés en cet endroit accueillant. Ils avaient cultivé la terre riche et grasse et avaient créé, au fil des siècles, deux hameaux face à face, séparés par la rivière dont ils devaient se partager, bon gré, mal gré, l’abondance de la pêche. Le franchissement de cette frontière naturelle par l’un ou l’autre des deux voisins avait engendré nombre de conflits plus ou moins meurtriers. Une haine intestine s’était perpétrée bien au-delà de la préhistoire et avait même survécu à l’unification des deux rives par la construction du pont. Longtemps, la méfiance et la concurrence ont été vivaces entre la rive gauche et la rive droite, qui donnait lieu, en période d’élections ou de toute autre compétition, à des scènes toutes aussi cocasses que pathétiques.

En ce début de matinée, le soleil pâle d’hiver éclairait les façades de pierre blanche, réparties de chaque côté du pont, le long d’une large rue qui s’étirait jusqu’au champ de foire. Les anciens chemins de halage cheminaient de part et d’autre des berges. Autrefois, une activité intense animait ces sentiers par lesquels les chevaux de trait tiraient les embarcations à fond plat qui transportaient, au fil de la rivière, les récoltes et autres denrées d’un village à l’autre. Aujourd’hui désaffectés, ils donnaient accès aux jardins potagers des riverains. Malgré la fraicheur de la saison, douceur et sérénité émanaient de cet endroit.

Jules s’arrêta, jeta un regard circulaire sur ce paysage dont il ne se lassait pas ; poussant un gloussement de plaisir, il ne put résister à l’envie de ramasser quelques cailloux pour faire des ricochets dans l’eau, comme au temps de son enfance, lorsqu’il prenait le même chemin pour se rendre à l’école.

C’était un homme heureux. Bon vivant, costaud, un peu râblé même, un beau visage aux traits fins et aux yeux clairs, pas tout à fait gris, pas tout à fait bleu, un sourire ouvert sur une rangée de dents bien alignées, lui conféraient un charme quasi irrésistible. Issu d’une vieille famille Vendéenne, il était né dans ce village, y avait passé toute sa vie et avait hérité de sa mère l’entreprise familiale, unique laverie de la région.

Madame Chevalier mère était lavandière. Elle s’était trouvée veuve à trente ans avec trois jeunes bambins à élever. Son défunt mari, de quinze ans son ainé, était mort prématurément d’une vilaine blessure occasionnée par la chute d’une poutre sur un pied, qui n’avait pas voulu guérir malgré les soins apportés par son épouse et le médecin du village. La plaie s’était infectée, la gangrène avait gagné ; l’amputation, pratiquée trop tard, n’avait rien changé à la chose et le malheureux avait agonisé dans d’horribles souffrances. Orphelin et fils unique, il avait légué à sa femme la propriété familiale. Il y avait, groupés autour d’une grande cour centrale, plusieurs corps de bâtiments. La partie principale, construite au siècle passé sur la base de l’ancienne masure des arrières grands parents, avait été agrandie au fur et à mesure que la famille croissait. (On vivait, alors, à plusieurs générations sous le même toit, ce qui ne facilitait pas toujours les relations familiales). La façade de l’habitation s’étendait le long de la grand’ rue, face à la place de l’église. A l’arrière, deux bâtiments formaient un U avec le corps d’habitation. L’un servait autrefois d’étable. Il avait été transformé en atelier de menuiserie par feu Monsieur Chevalier ; l’autre, auparavant grange à foin, servait de remise. L’ensemble encadrait un vaste terrain composé d’un poulailler, d’une cour pavée et d’un potager arrosé par le débit généreux d’un ru qui courait tout du long, débordant l’hiver mais jamais à sec même par temps de canicule ; il prodiguait une bonne récolte de cresson sauvage au printemps et, pour le plaisir des yeux, un tapis de fleurettes et d’iris jaunes.

Le métier de lavandière était épuisant. Madame Chevalier avait commencé à buer1depuis l’âge de douze ans ; comme ses congénères, elle était de très modeste condition. Elle avait vu ses ainées usées avant l’âge par ce dur labeur.

Les lavandières recueillaient le linge sale des maisons bourgeoises dans des brouettes ou des paniers pour le laver au lavoir. Construit dans les années 1860, ce lavoir représentait un grand progrès pour l’assainissement de la rivière qui recueillait les pollutions laissées par les linges et les savons que le courant emportait au fil de l’eau en de longues trainées mousseuses insalubres. Afin de remédier à cet inconvénient, la municipalité avait fait ériger un bassin fermé alimenté par l’eau de la rivière, bordé de dalles de pierres et couvert d’un toit de tuiles plates. Ce bassin gardait à l’abri des intempéries les lavandières qui s’activaient là en toutes saisons. Qu’il gèle ou qu’il fasse chaud, à genoux sur la bordure du lavoir, elles trempaient le linge dans l’eau en l’agitant pour bien l’humecter, le frottaient avec de la cendre et du savon noir, le battaient avec un battoir en bois, puis le tordaient pour l’essorer et, enfin, l’étendaient l’hiver dans la grange, l’été sur l’herbe des prés.

Il fallait les entendre battre et chanter, battre et se chamailler, battre et rire. Dès potron-minet2, alors que le village s’éveillait à peine, elles arrivaient, les brouettes chargées de guenilles3 sales qu’elles déchargeaient devant l’emplacement qui leur était réservé et se mettaient aussitôt à la tâche en s’interpelant, chacune y allant de son histoire, de son ragot ou de son commentaire.

Elles s’interrompaient à midi, lorsque sonnait l’Angélus, pour avaler sur le pouce une frugale collation composée, dans le meilleur des cas, d’une tranche de pain frotté de lard et d’ail, d’un peu de fromage et parfois d’une pomme ou de quelques noix, le tout arrosé de vin aigre ou d’eau. Elles reprenaient leur travail jusqu’à l’Angélus du soir, en été. L’hiver, lorsque la rivière était gelée et que l’eau glacée transformait leurs mains en crevasses...