: Sixtine Doré
: Editions Plume Libre
: Et un jour, le BONHEUR nous frôle
: Editions Plume Libre
: 9782492126192
: 1
: CHF 6.60
:
: Hauptwerk vor 1945
: French
: 276
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Trois femmes, trois destins. Jeanne, la cinquantaine paisible, laisse derrière elle sa vie confortable et son mari dont elle apprend brutalement l'infidélité. Juliette, désinvolte et rebelle, enchaîne les histoires sans lendemain. Elle veut vivre sans les contraintes de la vie de couple. Monique, vivant toujours chez ses parents à l'aube de la quarantaine, appréhende de voler de ses propres ailes. Elles se rencontrent par un heureux hasard sur une île des Maldives, chacune à la croisée de leur vie. Un point les rassemble, la soif de liberté. Au fil de leur voyage, elles partent en croisade contre leurs propres peurs. Ensemble, elles rient, pleurent et avancent plus soudées que jamais. Mais peuvent-elles imaginer à quel point la vie réserve des surprises ? Un roman où les sentiments s'entremêlent, à la fois touchant, joyeux et rempli d'humanité !

Née en 1980 près de Bordeaux, Sixtine Doré est médecin. Mariée, elle vit en famille dans le Sud-Ouest de la France, entre les Landes et le Pays basque. « Et un jour, le BONHEUR nous frôle » est son premier roman.

Chapitre 1


Jeanne J-1


Cinquante ans. Jeanne se réveille ce matin, à l'âge de la maturité. Elle se réveille aussi, de sa vie insipide et étriquée. Sa migraine, qui a élu domicile en elle voilà sept mois, est encore là comme tous les matins de ses nuits sans sommeil. Une de plus.

Elle allume sa lampe de chevet, se lève et sort de sa chambre. Elle se dirige vers la cuisine et fait couler son café. Elle regarde par la fenêtre, tourne sa cuillère lentement en fixant son camélia, soucieuse. Elle fait l'ultime état des lieux de sa vie ce matin-là. Elle ratifie le choix de ce changement récent, manœuvré en secret, de son époux. À cet âge où elle pourrait profiter de petits enfants qu'elle n'a pas et de parents qu'elle n'a plus, elle s'imagine rencontrer un homme plus jeune. Elle refuse d’être une denrée périssable, de parler mutuelle et de programmer ses prochaines cures thermales avec ses amies. La peur de vieillir creuse les rides, elle le sait. Elle veut vivre et retrouver son indépendance. Son mari lui a facilité la tâche ces derniers temps, avec cette blonde. Elle vit avec un courant d'air. Le soir, elle retrouve seule son lit froid et le matin, la tasse dans l'évier de son mari enfui.

Elle ne se prépare pas ce matin-là, elle s'apprête. Elle s'apprête à quitter sa vie qu'elle ne veut plus, qu'elle jette comme un mouchoir usagé. Elle passe la journée à régler les dernières affaires courantes, ranger la maison, faire sa valise, ne rien oublier. Tout doit être ordonné. Elle ne lui laissera pas de lettre sur la table de la cuisine, c'est inutile, il comprendra.

En fin d'après-midi, elle entend klaxonner devant chez elle.

Elle met sa robe noire et ses talons hauts assortis, puis dépose du rouge sur ses lèvres. Il est là. Il l'attend devant chez elle. Il va l'aider à s'enfuir de cette impasse au goût d'amertume. Elle saisit son passeport, sa valise avec fermeté et claque violemment la porte. Elle ne reviendra pas.

Il fait déjà nuit. Elle monte dans le taxi les lèvres crispées, le revers de son imperméable abrite sa tête de la pluie battante de ce jour de novembre. Elle se blottit dans le siège passager arrière et quitte Bordeaux. Après quelques minutes de route, des éclats de voix résonnent dans l'habitacle. La voiture fait demi-tour et accélère brutalement, Jeanne se cramponne au siège. Elle roule dans une ruelle sombre qu'elle ne connaît pas. Le visage du chauffeur se rembrunit soudainement. Elle aperçoit ses yeux dans le rétroviseur central, éclairés par les phares des voitures d'en face. Jeanne est imprégnée de rancœur, tendue par tous les non-dits accumulés ces dernières semaines. Elle dit fermement à cet homme :

« Mais enfin quand même, vous auriez pu mettre ma valise dans le coffre ! Cela fait partie de vos fonctions, non ?

– Vous rigolez ? Vous m'avez dit « je m'en occupe », la récrimine-t-il en la toisant du regard.

– Non, je vous ai dit « je m'en occupe » en parlant de la portière ! Je n'avais pas envie d'attendre sous la pluie, que vous daigniez me l'ouvrir. Jeanne tourne la tête vers sa vitre, le visage convaincu, le regard fixé sur la ville.

– Vous vous rendez compte que je vais perdre une course à cause de vous, le temps c'est de l'argent !

Silence.

Et parler poliment aux gens, des fois, ça vous arrive ? Ou vous prenez toujours cet air ? Dit-il sarcastique en tournant la tête.

– Comment ça, quel air ?

– Cet air suffisant.

Silence.

Jeanne encaisse. Elle se redresse sur son siège passager et réengage la conversation avec entêtement.

– Maintenant je suis en retard, j'ai un vol à prendre je vous signale, je n'ai ni le temps ni l'envie de m'éterniser sur cette histoire, j'aimerais ne pas avoir à le décaler. Vous comprenez ?

En plus ma valise va être trempée et mes affaires avec, enfin si elle est encore là !

Un silence de plomb envahit à nouveau l'habitacle. Dans le rétroviseur, l'homme lui jette un regard empreint d'une colère contenue. La voiture roule sur les boulevards puis rejoint la rue du parc. Le chauffeur semble se calmer, sa conduite est moins saccadée mais il roule toujours à vive allure.

– En plus vous roulez beaucoup trop vite, renchérit-elle, ne pouvant s'empêcher de le lui préciser, alors qu'il prenait sur lui pour se radoucir.

La voiture s'arrête brusquement, son sac est projeté vers l'avant, la tête de Jeanne aussi. Le chauffeur, excédé, perd son sang-froid, détache sa ceinture, descend de la voiture moteur allumé, ouvre la portière de Jeanne et vocifère.

– DESCENDEZ !!

– Pardon ? lui fit-elle surprise, les yeux ronds.

– Vous avez parfaitement entendu, descendez je vous dis !

– Il est hors de question que je descende de cette voiture, j'y suis, j'y reste !

– Alors vous vous taisez ! Dit l'homme en s'approchant au plus près de son visage, la main gauche posée sur le capot.

– C'est bien la première fois que vous me parlez comme ça Henri ! À chaque fois que nous avons fait appel à votre société de VTC avec mon mari, nous avons eu affaire à vous, et vous avez toujours été courtois. Les temps changent !

– Et vous, vous n'avez jamais été d'aussi mauvaise foi !

Jeanne est frappée par cette remarque qu'elle estime injustifiée. Le chauffeur se ressaisit, s'installe au volant, et redémarre mâchoires serrées.

– Vous êtes incroyable ! Vous voulez l'avoir votre avion ?

La fin du trajet se passe sans un mot, Jeanne n'ose plus rien dire face à tant d’âpreté.

Elle reconnaît son quartier de Bordeaux-Caudéran quand la voiture arrive à la hauteur de l'avenue Barthou. Elle tourne sur la droite et se gare devant chez elle. Le trottoir est vide, détrempé par la pluie, illuminé par le seul réverbère de la rue.

– Mais où est ma valise ? s'exclame Jeanne inquiète. Elle devrait être là, sur le trottoir !

Son voisin, promené par son chien à une heure coutumière, lui fait signe depuis l'autre côté de la rue.

– Je viens de trouver une valise devant chez vous, c'est la vôtre ?

– Oui, vous l'avez récupérée ?

– Oui, je vous l'apporte.

L'homme s'approche en faisant rouler la valise. Jeanne s'avance. Le chauffeur lui barre la route pour la saisir.

– Vous voulez que je vous aide ? Insiste Jeanne.

– Non là c'est moi qui fais ! Lui répond-il avec virulence.

Elle fait un geste de remerciement à son voisin puis remonte dans la berline qui redémarre. Jeanne est soulagée mais se culpabilise de la tournure qu'ont pris les événements.

Après quelques minutes de route, Jeanne brise le silence.

– Excusez-moi.

– Mmm, pardon ?

– EXCUSEZ-MOI pour tout à l'heure, répète Jeanne plus fort.

– … L'homme ne répond pas mais s'adoucit, elle le voit à son regard et à sa gestuelle apaisée.

– Vous savez, les conflits naissent pour la plupart d'un malentendu, lui dit Jeanne cherchant à renouer avec lui.

– On va dire ça comme ça.

– Je suis fatiguée en ce moment, argumente Jeanne avec sincérité.

Silence.

– Vous êtes marié ? Reprend-elle.

– Oui et j'ai deux fils, regardez j'ai une photo.

Le chauffeur, pacifié, lui désigne de l'index une photo posée sur le tableau de bord, avec une femme en robe à pois qu'elle imagine être son épouse et deux beaux enfants aux cheveux blonds souriants, l'un en bas âge, l'autre plus grand. Cette image la renvoie à sa propre existence à laquelle elle tente d’échapper.

– Vous savez, je veux me séparer de mon mari. J'ai besoin de partir, de partir loin de lui, pour réfléchir. L'ambiance est devenue trop lourde à la maison, j'étouffe.

– Il s'est passé quoi entre vous, ça a l'air tendu ?

– Trente ans de mariage, lui répond-elle ironiquement.

L'homme esquisse un sourire complice.

– Ça arrive à tout le monde de s’engueuler, ma femme s'énerve les soirs où je rentre trop tard, quand j'ai oublié d'acheter le pain... la vie quoi !

– Il s'agit de bien...