MAGGY – UNE ANNÉE DE MERDE
A l’époque de ma trentaine flamboyante, une puissance divine s'occupait personnellement de ma petite personne et me préparait un destin gigantesque. Je ressentais des forces telluriques au bout de mes doigts. En d’autres mots : je vivais une petite crise mystique de derrière les fagots.
Pour rester fidèle à mon éducation judéo-chrétienne, j’avais autant recours aux Evangiles – saine lecture s’il en est - qu’en vrac, par souci d’information multidisciplinaire, aux écrits de Krisnamurti, à la Bagavadgita, au Coran, au Y-king, théories complétées sur le terrain par une ou deux séances chez les Témoins de Jéhovah, un stage à la Nouvelle Acropole, à la Porte du Soleil, à l'Eglise de Scientologie... ne voulant pas prendre le risque de passer à côté de la Sagesse.
Durant quelques mois, la quête du Graal m’a conduite de ci de là, coincée entre le Zen et l'eau bénite, à m'enivrer des odeurs d'encens dans des églises multiples, de plus en plus paumée, de plus en plus perplexe... mais certaine de vivre mon Karma en me branchant les Chakras sur la Vérité Cosmique.
Dans le souci de me refaire une virginité, j’avais éloigné de moi toutes les tentations, y compris - et surtout - les bars où le sourire d'un passant de hasard risquait de mettre fin brutalement à ma période d'abstinence.
Les noces de feu c'est du passé, me disais-je, convaincue mordicus de décider froidement et en toute lucidité du destin de mon corps. Aveuglée par le principe basique de l’évaluation de mes actes à l’échelle du Bien et du Mal, j’ai mis presque deux décennies à accepter cette évidence incontournable : un être humain est à la fois bon et mauvais, doux et violent, saint et assassin. Il demeure toute sa vie un étrange amalgame de bonté et cruauté, de vérité et de mensonge, de nullité et de génie.
A l’époque, bien trop préoccupée à chercher la vérité que pour la trouver, aussi chaste qu'une carmélite en période de carême, je vivais de bribes et morceaux de philosophies au rabais à l'ombre des grands penseurs. En ignorant mon corps, j’étais certaine de soigner mon âme. Pauvre folle ! Si j’avais su ce qui m’attendait, je ne me serais jamais permis d’être aussi moraliste avec les pauvres pécheurs qui m'entouraient. Mais le destin a tout son temps et emprunte de nombreux détours pour arriver à ses fins.
Une de ces figures incongrues mise sur ma route pour me remettre les yeux en face des trous eut pour nom Robert C… Consultant, quarantaine séduisante, le look de l’homme d’affaires avec pognon sur rue.
Il recherchait d’urgenceun bras droit pas manchot. Je lui avais été recommandée par une amie commune, bien introduite dans le monde du business en général et, s'il faut en croire les ragots, dans le lit des hommes d’affaires en particulier.
Je fus sous le charme dans les dix premières secondes où les yeux vert sombre de Robert C… se posèrent sur moi. J’ai le souvenir qu’au travers de lunettes finement cerclées d'acier, il a plongé son regard au fin fond de mon cerveau, comme écoutant par avance chaque parole que j’allais prononcer. Son sourire railleur laissait supposer qu'il ne prenait pas la vie trop au sérieux, mais cette impression était rapidement démentie par le timbre sourd de sa voix qui paraissait contenir comme une menace sous-jacente.
Ses pommettes haut perchées, le teint mat de sa peau et ses cheveux noir corbeau portés mi longs trahissaient un peu de sang asiatique dans son arbre généalogique.
Après avoir passé avec brio ma première entrevue en tête à tête avec lui, j’eus à subir dès le lendemain ses trois requins professionnels du recrutement. Ils m’ont habillement interrogée sur mes motivations, mes pulsions et répulsions, mon sens du devoir, ma vision de l'avenir... bref, j’ai été décortiquée sous tous les angles durant quatre longues heures.
Je pensais m’en être bien sortie avec eux, d’autant que trois jours plus tard je recevais un mail de convocation :Vous êtes attendue pour signature du contrat ce lundi à 18h. RC Consult.
Et le rusé filou, ce fameux lundi soir, va me jouer l'acte un scène deux de la manipulation : l'admiration béate de mes facultés intellectuelles.
- Maggy, j’ai besoin d'un bras droit qui se distingue de la masse et à qui je puisse faire totalement confiance – blablabla – si vous acceptez de travailler avec moi, vous aurez accès à des informations ultra confidentielles – blablabla - les résultats de vos tests psychotechniques m'ont impressionné, votre Q.I. est votre meilleur C.V. Je vous veux !
A l’époque, ce genre de compliment fut à la naïve que j’étais ce que le savon mou est à la pente glissante : un piège à con. Pour moi, ça signifiait :je vous reconnais comme un être intelligent, aussi capable que moi, l'Homme, d'assumer des responsabilités, et je vous respecte pour cela.
La réalité est à vomir. Un an plus tard, lorsque les curateurs viendront gérer la faillite monumentale de RC Consult, j’aurai accès, par la négligence d'un avocat, à mon dossier de sélection et je comprendrai enfin pourquoi Robert C. me voulait tellement pour bras droit.
Une phrase, en particulier, me hantera longtemps après la fin de cette lamentable expérience :
la candidate tente de dissimuler son complexe d’infériorité sous le masque de la maturité. Une manière d’obtenir son adhésion est de mettre en évidence ses facultés intellectuelles, réelles par ailleurs. Elle peut, dans un climat de confiance, poser des actes en contradiction avec la morale.
Sales cons !
J’ai encore en mémoire tous les détails de ce fameux lundi soir. Robert C., futur patron amant propriétaire de la pauvre idiote que j’étais, le stylo prêt à confirmer unpour accord et signature. Il allait enferrer une nouvelle victime dans son système d'affaires louches à niveaux multiples.
- Je suis navré de vous bousculer
Son sourire satisfait dit le contraire.
- Mais il faut vous décider MAINTENANT.
Dans un geste d’autorité qu'il imagine discret, il me presse l'épaule et me pousse vers un bureau où trois pages de contrat sont étalées côte à côte. Je m'assieds et commence à lire, réticente et de moins en moins certaine de vouloir travailler pour ce type, mais bien incapable de dire pourquoi. Une impression, comme ça, qui me vrille l'estomac et m'empêche de respirer. Le trac, peut-être, devant le nombre inscrit noir sur blanc sous mes yeux qui n'en croient pas leurs oreilles, environ le double du salaire le plus élevé que j’ai eu jusqu’à présent. Ça impressionne. Et puis il y a les notes de frais, les participations trimestrielles, la voiture de fonction et, en prime, comme la cerise sur le gâteau, les cartes de visites déjà imprimées :Cadre Principal des Acquisitions.
Quelques secondes s'écoulent, il faut que je prenne ce stylo, sinon Robert C. va le remettre en poche et je pourrai direAdieu à mes veaux, vaches, cochons, couvées.
Maintenant je me dis que je risque de ne pas être à la hauteur. Je me souviens brutalement avoir un peu trop gonflé mon CV et mes responsabilités antérieures pour décrocher ce travail. Je fais semblant de m'absorber dans la lecture du contrat, mais en réalité je comprends à peine le sens de certaines phrases tant je suis tendue, mal à l'aise. Je crains que mon futur patron se rende compte de quelque chose. Alors je respire un bon coup, comme pour me jeter à l'eau, et j’ordonne à mes derniers scrupules de se taire, je chasse les vautours, j’écrase les monstres. Je signe.
Je me souviens avoir pensé, en le regardant replier soigneusement les documents où l'encre n'avait pas eu le temps de sécher :je viens de vendre mon âme au diable.
J’ai pourtant mis du temps à admettre que je travaillais pour un vrai pourri sans l’ombre d’un scrupule.
- Je suis heureux de votre décision, Maggy. Nous allons faire du bon boulot ensemble.
Il marchait en long et en large dans son bureau.
- Rendez-vous ici à six heures demain matin. Nous allons chez Deleval Finances, une PMI qu’un de nos clients - il a dit NOS...