Chapitre I
SINGULIÈRE HISTOIRE D'AMOUR !
Me voilà confortablement installée sur le canapé de mon hôte, Laurence. J'ai connu l'existence de cette avocate retraitée par l'entremise de Roseline et son frère, Robert. Tous deux habitent un hameau proche de ma petite résidence secondaire et je leur rends visite quand je passe devant leur maison lors de ma promenade quotidienne. Je m'en fais un devoir car Roseline a beaucoup besoin de parler et n'a guère l'occasion de le faire. Ces deux agriculteurs retraités m'ont dit un mal fou de Laurence, ne supportant pas que celle-ci vive avec leur cousin. Il faut dire que ce dernier – prénommé Claude – était, à soixante-huit ans, célibataire depuis toujours, et vivait avec son frère François, retraité comme lui, dans la ferme familiale. Récemment donc, il s'est mis en ménage avec Laurence, installée à la campagne après une vie professionnelle bien remplie à Paris, il y a de cela guère plus de six mois. Très intriguée par cette histoire et voyant l'état de Roseline et de son frère qui ne décolèrent pas et s'en abîment même la santé, j'ai pris la liberté de venir rencontrer ce « jeune couple » qui habite dans un vieux moulin rénové. Laurence m'a ouvert gentiment sa porte et m'a invitée à rentrer. Tandis que celle-ci disparaît dans la cuisine pour nous préparer un thé, je parle doucement au chien blanc, couché près de l'insert où ronronne un feu réconfortant. Il me regarde avec des yeux tranquilles, c'est probablement un golden retriever, le brave chien doit se demander qui je suis…
Je regarde autour de moi : cette pièce à vivre est spacieuse, il y règne une atmosphère chaleureuse et feutrée. La cheminée qui diffuse une chaleur douce, l'alliance du bois des meubles rustiques, de la laine et du lin des coussins, plaids, rideaux et autres dessus de chaise donnent une impression à la fois de force et de calme. Je suis très sensible à l'ameublement et à la décoration des maisons, j'y vois souvent le reflet de l'âme des propriétaires. Mon hôte revient bientôt avec un plateau :
— Votre intérieur est superbe, Laurence !
— Merci ! Je me suis inspirée des magazines de déco qui présentent les intérieurs suédois tout en gardant les meubles anciens et campagnards que la propriétaire précédente m'a vendus avec le moulin.
— C'est très réussi en tout cas, félicitations ! Oui, je veux bien un nuage de lait, merci !
Tout en buvant notre thé bien chaud, nous échangeons d'abord sur nos parcours respectifs. Laurence m'apprend qu'elle a une fille unique qui vit en Angleterre avec son ami. Ils n'ont pas d'enfants. Mais, très vite, c'est elle qui me bombarde de questions. Je lui présente ma famille et mon parcours professionnel. Je sens que Laurence a envie d'en savoir plus sur moi avant d'aller plus avant dans les confidences et je trouve cela tellement normal ! On ne se confie pas de but en blanc à n'importe qui, il faut appréhender déjà un minimum la personne que l'on a en face de soi. D’autant plus que je la connais par Roseline et Robert, elle se doute bien que l'on ne m'a pas raconté des choses agréables sur elle et mon interlocutrice veut, assurément, vérifier mon état d'esprit avant de me parler. La première impression sur l'allure ou la voix, même si elle est positive, ne suffit à jauger une personne. Aussi Laurence, assise en face de moi sur une bergère, m'écoute attentivement alors je réponds franchement à ses questions. Elle est même très attentive et moi qui, d'habitude, ne me dévoile pas facilement, je me retrouve à lui révéler certaines choses assez personnelles que je ne confie pas habituellement hors de mon cercle amical proche ou de famille. Comme on dit, « le courant passe » entre nous, et son regard qui m'enveloppe tout entière, sa façon d'être, me donnent confiance. Et puis, si je veux qu'elle me livre un peu de sa vie, je dois, moi aussi, lui faire quelques confidences, cela me semble normal. Voilà déjà une demi-heure que nous bavardons, ou plutôt que je réponds à ses questions et, soudain, mon hôte se lance :
— Je comprends votre étonnement et votre envie d'en savoir plus sur notre histoire d'amour avec Claude, dans votre situation, j'aurais réagi de la même manière… Ce que vous me dites sur vous me rassure et je sens bien que vous êtes bienveillante en venant ainsi me voir. Votre curiosité est légitime. Vous savez, mon métier d'avocate, notamment dans les rendez-vous rapides où j'étais commise d'office, m'a appris à savoir rapidement à qui j'ai affaire… C'est un métier dans lequel l'étude de la psychologie des clients et de leurs victimes est essentielle. J'ai, comme on le dit familièrement, un peu de bouteille en la matière… sans vouloir me vanter.
Mon hôte se cale confortablement dans sa bergère, arrange les mèches de cheveux qui encadrent son joli visage en les passant derrière ses oreilles et se lance dans le récit de son histoire amoureuse :
— J'ai vécu avec mon premier mari pendant trente ans et il m'a quittée pour une femme de vingt-cinq ans de moins que lui… C'est tellement classique comme histoire, mais c'est vrai que cela m'a complètement déstabilisée. Notre couple ronronnait un peu mais je l'aimais vraiment. J'ai compris, en y réfléchissant, qu'avec ce manque de confiance en lui qu'il avait, j'étais, en quelque sorte, le moteur du couple… et cela avait favorisé ce nouveau « coup de foudre ». Il cherchait à se rassurer sur sa capacité à séduire encore, à un âge où l'on commence à vieillir. Cette jeune femme, elle, cherchait le père qu'elle n'avait pas eu… C'est, certes, caricatural mais c'est bien ce qui s'est passé. C'est un cas de figure qui arrive fréquemment, on en sourit même : untel est parti avec une « jeunette » ! Mais quand on le vit soi-même, eh bien, je vous assure que c'est autre chose… Ma fille en a beaucoup voulu à son père et a été longtemps sans le voir. Après cinq ans d'éloignement, elle a repris contact, il lui manquait trop. Charlotte m'a donné un peu des nouvelles de mon ex-mari. Sa jeune amie le mène à un rythme soutenu dans des activités en tout genre et n'a pas la délicatesse que je pouvais avoir avec lui, m'a expliqué ma fille. Bref, il ne semble pas des plus heureux, selon elle. Pour moi, j'ai tourné la page, après avoir longtemps souffert et je me disais que, finalement, le célibat m'allait plutôt bien. Avec des amis proches, une fille avec qui je m'entends bien, des activités intéressantes, je m'étais fait une raison. Retrouver un compagnon à la soixantaine me semblait impossible, j'étais tellement difficile ! Et je ne voulais plus du tout prendre le risque d'être quittée à nouveau. Ce projet d'un retour à la campagne pour ma retraite m'avait beaucoup occupée également. J'avais visité des dizaines de maisons avant d'avoir un véritable coup de cœur pour ce vieux moulin. Une évidence, comme si je revenais à la maison… Peut-être y ai-je vécu dans une autre vie ?
Laurence éclate d'un rire cristallin et se ressert une tasse de thé. Je reste silencieuse, je ne veux pas l'interrompre dans ses confidences et, c'est vrai, je suis tellement impatiente de connaître la suite…
— Je suis donc arrivée ici, j'ai vendu mon appartement à Paris et cela a été un bonheur, je ne supportais plus la ville, j'avais envie de nature, de silence, de marcher pieds nus dans la rosée du matin et non en chaussures de ville sur le bitume froid des trottoirs. Je n'arrivais plus à prendre le métro aux heures de pointe, j'avais comme une angoisse qui me montait au cœur. C'est certain que le fait de vendre mon appartement a été un crève-cœur, mais le couple qui l'a acheté le fera vivre, je ne pouvais pas financièrement le garder, et le louer, cela aurait été des soucis… Je voulais venir ici et vivre en paix…
Soudain, Laurence jette un coup d’œil à la pendule murale :
— Mon Dieu ! Je vois qu'il est déjà dix-neuf heures trente, vous dînez avec nous ? Claude va bientôt rentrer, il avait un rendez-vous chez le dentiste. Je vais mettre au four le gratin de courgettes et…
— Non, non, je ne veux pas vous déranger, dis-je en me levant avec empressement.
Malgré ma curiosité, je ne souhaite pas m’incruster ainsi, je suis déjà arrivée sans prévenir....