Mars 1965
En ce tout début de printemps, les rayons de soleil matinaux perçaient à peine les gros nuages qui couraient au-dessus du village depuis une dizaine de jours. Ils causaient une température bien basse pour la saison mais ils n’étaient pas assez gris et lourds pour étouffer le brouhaha du jeudi matin qui accompagnait les activités du marché hebdomadaire où venaient se côtoyer les divers clans de la petite société.
Les fichus et les foulards, accompagnés de quelques marmots et armés de leurs paniers en rotin ou cabas en osier, zigzaguaient entre les cageots à la recherche de la plus belle endive et du plus beau poireau tout en échangeant allègrement nouvelles et rumeurs. Des informations qui auraient paru tout à fait inconsistantes, voire inutiles, dans une conversation masculine. Tout à leur marché, les femmes confirmaient un ragot, dévoilaient un potin, se passaient le témoin d’une calomnie, d’une jalousie, d’un tracas, cherchant toujours à préciser et compléter leurs indispensables investigations.
– C’est sûr, la fille de la Gabode fricote avec le garçon de Mariette. Pas le brun, non, l’autre, le grand…
– Le petit Jojo a les oreillons…
– … et Étienne la varicelle…
– … et presque tous des poux.
– Tu sais pour le gros Valentin ? On a vu…
– On dit que…
Les pipelettes butinaient tout leur soûl avant de se séparer, le panier plein de légumes et de fruits, pour en rejoindre d’autres autour des fromages ou devant la camionnette du poissonnier. Tout à leur excitation de tisser leurs fils d’Ariane, elles prenaient aussi plaisir à se libérer de leurs hommes, tous attablés à boire et bavasser autour de l’esplanade envahie et grouillante.
La bande de jeunes, qui n’avaient pas encore les cheveux longs, s’excitait au passage d’une première mini-jupe. Les bigotes criaient au scandale et en appelaient à la morale qui foutait le camp. Les vieux râlaient de n’en avoir pas eu autant à contempler quand c’était leur tour. Les riches, qui n’exposaient pas leurs ors, buvaient à la table des pauvres qui n’étalaient pas leurs misères. Les bons trinquaient avec les mauvais. Le curé riait avec le garde champêtre. Tout le monde se reconnaissait en ce qu’il était, chacun à sa place, et tout semblait ronronner sans que ni dieu ni maître s’en mêle.
Sous les arcades de la place de la Halle, les verres tintaient et quelques rires fusaient. Le ciel incertain n’empêchait pas bérets et casquettes de s’éterniser aux terrasses du « Balto », du « Bar des Amis » ou de « Chez Raymond », pendant que le vieux Théophile et son piano à bretelles enjôlaient les oreilles de ses valses musettes.
Dans cette petite commune où les deux tiers des habitants étaient paysans, nombre de conversations tournaient autour des dernières municipales. Comme prévu, Louis Malart, d’« Union pour le renouveau », avait été réélu maire avec soixante-huit pour cent des voix, devançant largement une liste d’« Union de la gauche » menée par un trop jeuneestranger débarqué de la ville l’année précédente. Face au poids de ses cent quatrevingts hectares, tous en fermage, personne n’avait eu à coeur ou aurait osé ôter cet honneur à celui que tous respectaient. Riche de ses terres et de son entreprise de bois, Louis Malart était plus qu’un enfant du village, il en était le père nourricier. En d’autres temps il en fut le châtelain.
Né pendant la Première Guerre mondiale, il avait bien failli perdre la vie pendant la Seconde. Il n’y avait laissé que deux doigts de la main droite, l’index et le majeur, emportés par un tir de mitrailleuse. Pour salut militaire, le soldat ne pouvait plus que planter son pouce dans sa tempe et dresser son petit doigt vers le ciel. Il proposait ainsi un effet des plus comiques. Beaucoup devaient réprimer leurs moqueries pendant les célébrations militaires.
Expatrié par les Anglais lors du miracle de Dunkerque, il avait rejoint le général de Gaulle à Londres. Puis il fut arachuté en 44 au-dessus de sa région natale afin de prendre la direction de la résistance locale. Ses succès furent récompensés à la Libération par la médaille militaire et celle de la Résistance française.
Sitôt le nettoyage des festivités guerrières terminées et un système plus républicain réinstauré, c’est en uniforme et paré de ses décorations qu’il s’unit à la jeune Maryse Delacour et à sa modeste mais convenable fortune constituée d’un manoir agrémenté d’une vieille tour moyenâgeuse, des terres et bois alentour, et d’un petit blason baronnial. Un nouveau statut qui apporta largement au bidasse de quoi dilater un orgueil déjà mis en chauffe par la reconnaissance de ses exploits guerriers.
Louis Malart était ce que toutes considéraient comme un « bel homme ». Identifiable à son borsali-no, il arborait fièrement sa belle écharpe tricolore, la moustache chevron fraîchement taillée au-dessus d’un sourire rayonnant. De sa main mutilée volontairement dégantée, il serrait l’une après l’autre celles de ses administrés croisés tout au long de son parcours triomphant. Le maire était aujourd’hui accompagné par celle que chacun appréciait comme « madame la baronne ».
Maryse Delacour était belle. C’était une bonne chrétienne – depuis six générations, l’église abritait les prie-Dieu gravés du patronyme des Delacour –, toujours élégamment vêtue, délicatement maquillée, poliment souriante. Elle se soumettait avec grâce et raffinement à ses devoirs d’épouse honnête et exemplaire. Une rumeur félicitait la patriote pour une supposée participation aux services de renseignement. Les enfants, habitués aux vieilles blouses et aux tabliers sales de leurs mères, admiraient les habits et surtout les chapeaux de Madame. La plupart des autres femelles la jalousaient et essayaient de retenir les excès émotivo-libidineux de leurs mâles qui révéraient cette dame d’exception. Elle n’avait pas le marché à se taper, la baronne. Ni la lessive. Ni la traite des vaches. Ce soir, elle n’allait pas se faire monter dessus par un homme qui banderait pour une autre.
Aucun de ces hommes n’avait jamais pu vérifier, mais tous assuraient que la baronne avait « tout ce qu’il faut là où il faut ». Les mêmes « tous » pensaient que pour qu’une telle femme accepte de prendre votre bras, il fallait pour le moins être un héros, ou un saint. Ce que les « tous » ignoraient, et là où la Maryse aurait perdu beaucoup de points sur l’échelle de la Femme dans l’opinion masculine générale, c’est que la donzelle, ravissante, éduquée, propre sur elle et tout et tout, n’avait aucun goût pour la bagatelle.
Un regard averti l’aurait soupçonné. Le masque trop bien entretenu de la « poliment souriante » cachait une orgueilleuse, une suffisante, une vaniteuse petite châtelaine au coeur froid. De la pointe de ses escarpins à celle de sa mise en plis, elle était tout entière « Madame la Baronne ». Elle était un blason, elle était une histoire, elle était la France. Et la « Mère Patrie » n’était pas une « couche-toi-là ». Maryse avait la monarchie dans le sang, la République dans le faciès, une justice aveugle dans la tête, un missel dans la main, pas grand-chose dans le coeur, et encore moins entre les cuisses. Nul feu n’y brûlait, nulle braise n’y sommeillait, nulle étincelle n’attendait d’y allumer son désir. Les plus pessimistes l’auraient certifiée frigide. Les plus moqueurs l’auraient dite mal baisée.
Malgré son manque d’appétence, après une première fille, prénommée Louise et baptisée – heureusement, merci mon Dieu – juste avant son décès tout aussi prématuré que sa naissance, Maryse Malart offrit à son époux un garçon, Jean, puis, deux ans plus tard, un second, Christian, tous deux éduqués de main ferme mais juste, parce que destinés à reprendre un jour les...