Les religieuses de l’Hôtel-Dieu et la Révolution
Dans leur cahier de doléances présenté à Angers le 16 mars 1789, les Beaufortais font part de leurs griefs à l'encontre, entre autres, du clergé. Les couvents et communautés d'hommes, trop nombreux, sont visés ; les revenus du clergé séculier aussi. En revanche, il n'est rien retenu précisément à l'encontre des sœurs hospitalières de Saint-Joseph qui participent au fonctionnement de l’Hôtel-Dieu de Beaufort.
Elles seront néanmoins prises dans la tourmente de la Révolution.
Le 2 novembre 1789, l'Assemblée nationale décrète que les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la Nation, à la charge de pourvoir d'une manière convenable aux frais du culte, à l'entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres, sous la surveillance et d'après les instructions des provinces.
Le même jour, la communauté reçoit une lettre de la généralité interdisant « provisoirement » d'admettre des postulantes à la vie religieuse et d'émettre des vœux solennels.
Le 13 février 1790 les vœux sont supprimés dans toute la France. Il est proposé concurremment d'offrir une pension aux religieux qui veulent quitter leur maison. Le texte réserve néanmoins lestatu quo provisoire pour les maisons chargées de l'éducation publique ou de charité.
Les sœurs de Saint-Joseph sont en émoi. Elles comprennent bien qu'un statut privilégié leur est maintenu en raison des services qu'elles rendent mais s'attendent à devoir, tôt ou tard, se soumettre à la proscription générale.
Le 5 novembre, la loi dresse la liste des biens qui sont à vendre dès à présent. Les biens des religieuses destinés au soulagement des pauvres font l'objet d'un ajournement. A la demande de la municipalité, la mère supérieure, Jeanne Ciret, produit le 27 février 1790 le compte exact et détaillé de tous les biens appartenant aux religieuses.
Les revenus nets ressortent à un peu plus de 8 888 livres. Avec cette somme, elles nourrissent 33 personnes.
Sur l'injonction du directoire du département, la municipalité de Beaufort se rend le 19 juin à la maison des filles de Saint-Joseph pour vérifier l'inventaire de leurs biens et leur signifier le contenu du décret du 13 février 1790, avec la suppression des vœux. Toutes les religieuses de Beaufort décident de ne point quitter, de toutes façons, leur couvent. Elles s'expliquent, par un communiqué de leur mère supérieure.
Elles bénissent, chérissent et révèrent leurs vœux, leur stabilité, leur règlement, leurs fonctions au service des pauvres malades.
Les membres de la municipalité reviennent convaincus. Par lettre du 21 juin, ils défendent auprès du comité ecclésiastique de l'Assemblée constituante, la protection du saint établissement des hospitalières, ce qui fut bien compris.
Et voilà le 12 juillet, la célèbre loi sur la constitution civile du clergé, ratifiée par le Roi le 24 août.
Tous les ecclésiastiques fonctionnaires publics doivent prêter le serment d'être fidèles à la Nation, au Roi et de maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le Roi.
Pour l'instant seuls sont assujettis les évêques, les grands vicaires, les curés, les vicaires, les supérieurs ou les directeurs de séminaires et les professeurs.
Le pape Pie VI croit bon de prendre position et de condamner solennellement la constitution civile, créant un schisme à l'intérieur de la communauté chrétienne. Le clergé se divise alors en assermentés et insermentés et dans ceux-ci les prêtres proches des religieuses de Beaufort.
Et voilà que les religieuses sont accusées d'ouvrir la chapelle de l'Hôtel-Dieu à la pratique du culte traditionnel et même de sonner la cloche pour prévenir les habitants. De plus, elles manqueraient à leur devoir d'instruire les enfants qu'elles hébergent dans le culte de l'Église constitutionnelle et bien d'autres choses encore.
La situation des religieuses devient beaucoup plus compliquée quand le 29 novembre 1791 un décret oblige tous les religieux, à la prestation du serment civique, sous peine de déchéance de tout traitement ou pension, sans compter une peine d'éloignement, voire de prison en cas d'incitation à la désobéissance. Le lendemain, la municipalité signifie à la communauté que ses biens et les titres lui sont retirés, soit un revenu de 9 000 livres, charges déduites.
Nouvelle épreuve pour les religieuses : le 17 février 1792, le confesseur et le chapelain de la communauté partent pour Angers où ils sont assignés à résidence.
Les religieuses sont privées de leur prêtre et directeur de conscience. On leur nomme un prêtre assermenté. Elles refusent son service.
Agacé, le nouveau procureur de la commune, le citoyen Lecluze, commence à montrer son autorité.
Dans une requête à la municipalité du 28 mars 1792, il préconise, sans ambages, pour faire cesser les abus de la communauté « … de faire murer ces religieuses et les remplacer, pour le service des pauvres, par des femmes charitables que vous ne manquerez pas de trouver dans cette ville et qui sont beaucoup plus dignes de la confiance publique par leurs principes constitutionnels... ».
En août, le port des costumes ecclésiastiques est prohibé. Les religieuses, a qui on voudra imposer de prêter un nouveau serment, restent insensibles au nouveau décret. La population beaufortaise est exaspérée par leur entêtement. Le 27 août, elle s'attroupe menaçante devant le cloître. La mère Ciret et sept religieuses sont emmenées de force jusqu'à l'autel de l'église Notre-Dame. On les somme de prêter le serment de « liberté-égalité ». Les sœurs ne faiblissent pas. Chacun rentre chez soi.
Le procureur Lécluze, de plus en plus outré par la résistance des sœurs et de l'apparente mansuétude de la municipalité à leur égard, fait semblant de démissionner en janvier 1793.
La municipalité réagit et les sœurs se résignent à quitter leur habit religieux.
Deux mois plus tard, c'est le début de l'insurrection vendéenne. Les hussards du régiment d'Aunis stationnent à Beaufort. Au mois de mai, des prisonniers enfermés dans le château sont emmenés sur la place du Champ de foire et massacrés. Quelques soldats furieux et ensanglantés se rendent à l'hôpital pour en finir avec la mère Ciret et son adjointe. Courageusement, la mère Ciret se dirige vers eux et, sans leur laisser la parole, leur propose de les soigner. Ce qu'ils acceptent stupéfaits.
Les décrets se succèdent pour poursuivre et punir les suspects à la République. Le procureur Lécluze saisit l'occasion pour affirmer son pouvoir. Le 19 septembre, il fait arrêter la Mère Ciret, son adjointe Frédérique de Gargilesse et huit autres citoyennes de la ville. Elles sont emprisonnées dans les sous-sols du vieux château. Les sœurs ne recouvrent leur liberté que le 15 novembre, après l'intervention du citoyen Bardon, commandant des hussards, soulignant que ses soldats malades sont soignés de bonne grâce par les femmes de l'hôpital.
Le Comité révolutionnaire d'Angers a accédé à sa demande, sous réserve que la municipalité surveille attentivement le comportement des religieuses.
Lécluze, qui n'est plus procureur de la ville, mais dorénavant membre éminent de la Société populaire de Beaufort – voir ci-après chapitre Faits de société –, ne peut alors s'empêcher d'exprimer sa rancœur à Angers. Il propose de faire conduire à Angers toutes les religieuses contre-révolutionnaires. Il avance qu'il est à même de trouver à Beaufort des femmes vertueuses qui se feraient un plaisir, un devoir, de consacrer leur temps, leurs forces et leurs soins au soulagement de l'humanité souffrante.
Le 9 janvier 1794, un groupe d'individus s'introduisent dans la chapelle de l'Hôtel-Dieu et s'acharnent sur les objets religieux. Le tabernacle est éventré, les statues, christ et reliquaires jetés à terre. Les tableaux sont lacérés et piétinés. Les vandales entrent alors dans le couvent et détruisent cahiers, livres et papiers qui constituent les archives de la...