CHAPITRE 1
LA FERME
Il faut rentrer des bûches. L’automne est là et la bise du matin picote les joues. Côme enfile son gros pull de laine. Dehors les feuilles du vieux poirier centenaire virevoltent. Les poires, toutes petites, commencent à tomber au sol. Certaines sont grignotées, d’autres talées et commencent leur putréfaction à même la terre. Cela fait le bonheur de toute une famille de musaraignes nichée dans le muret qui entoure l’arbre. Il a toujours été là ce poirier, devant la porte de la ferme. Des anciens l’avaient planté pour en tirer de la gnole. Le vieil alambic dans la cave en témoigne. Plus loin il y a un pommier planté à la même époque, celle où la partie inférieure de la masure était encore occupée par quelques vaches. Les vieilles mangeoires de bois sont encore à leur place. Elles ne servent plus qu’à stocker du matériel.
Le bucheron a livré cinq stères de bois. Il a tout déposé en vrac dans le champ devant la bâtisse. Maintenant il faut tout renter. En attendant Côme n’en prélèvera que ce que ses bras pourront porter pour relancer la cheminée. Tout en se chargeant, il accroche son pull. Il râle. Il en faut du bois pour chauffer cette bâtisse de schiste dont certains murs font un mètre d’épaisseur. L’été la température y est agréable, il faut ouvrir les fenêtres pour y laisser entrer la chaleur du dehors. L’hiver, une fois que la pierre a emmagasiné suffisamment de chaleur, il suffit d’entretenir le feu pour que la maison toute entière reste à la température agréable de 19°. Il ne faut pas laisser la maison refroidir, sans quoi il faut tout recommencer et réchauffer les pierres demande trois bonnes journées de feu continu.
Le bois livré n’a pas vraiment eu le temps de sécher. Côme doit démarrer son feu avec un reste de fayard de l’an passé. Il est beaucoup plus cher à l’achat quand il est bien sec, aussi la plupart du temps utilise-t-il du sapin. Malheureusement le sapin encrasse les conduits de cheminées, il ne faut pas en abuser, mais il démarre vite et brûle bien. Des tas de fagots rangés près de l’âtre, des poêles à trous pour cuire les marrons, des outils anciens forgés par des mains disparues, tout cela donne à la pièce un doux parfum d’antan. C’est un peu ce qui avait séduit Côme quand il était arrivé là. Il ne s’attendait pas à ce que la vie soit si rude. On était loin de la ville et de son confort mais il savait qu’il pourrait s’y faire. Il lui avait fallu un an pour prendre ses marques et il avait dû revoir ses besoins à la baisse. Cela faisait cinq ans qu’il s’était installé dans cette vieille ferme découverte un jour où il était venu passer un week-end chez son oncle à Serverette. Elle l’avait envouté. Certes, elle était en piteux état et il y avait travaillé nuits et jours pour la rendre habitable. Toute la toiture avait été refaite, une partie de la charpente aussi. Les bras forts de plusieurs de ses amis avaient été indispensables pour charger les grumes de plusieurs centaines de kilos. De l’huile de coude aussi pour refaire les étanchéités, les plâtres intérieurs, les parquets et tous les encadrements de fenêtres.
Ici il n’avait besoin de rien. Il n’avait pas de télévision, les réseaux étaient encore expérimentaux, la ferme était presque en zone blanche. Pour téléphoner, il fallait remonter vers la nationale à deux kilomètres de là. Parfois, un peu de réseau H+ arrivait jusqu’à la ferme, miracle. Il devait alors monter au grenier pour lire ses messages. On leur avait promis que bientôt ils auraient la 4G. Il y avait bien une ligne téléphonique fixe, mais elle était si souvent en panne qu’il ne fallait pas compter dessus en cas d’urgence. La loi de Murphy sévissait aussi au fin fond de la Lozère.
Côme finit par allumer son feu, replaça la grille de protection devant l’âtre et se fit couler un café. Ses doigts avaient la piquette, l’eau du robinet était glaciale, l’hiver s’annonçait rude. En attendant, c’était la belle saison des champignons et, quand il n’était pas sur son chantier, il passait le plus clair de ses journées à travers bois et champs en compagnie de ses chiens.
Achille et Hector étaient deux magnifiques border collies tricolores, noir et blanc avec quelques auréoles brunes autour des yeux et des oreilles, deux frères d’une portée de six qu’il avait récupérés chez un fermier de Saint Alban contre une aumône. Pourquoi avait-il craqué ? Il ne le saurait jamais.
Côme était couvreur. Il bougeait pas mal dans la région, il s’était spécialisé dans la lauze. Le travail était délicat, souvent périlleux sous ce climat la plupart du temps froid et humide. Les pentes de toit étaient raides et il devait se sécuriser à l’aide d’un baudrier. Les chiens l’accompagnaient partout. Il ne les avait pas spécialement dressés, leurs vies s’étaient calquées sur la sienne et ils répondaient à toutes les sollicitations avec l’ardeur de bons chiens attachés à leur maitre. Il leur avait bien enseigné quelques tours pour passer le temps lors des longues soirées d’hiver, mais rien qui ne puisse servir à un quelconque berger ou éleveur. Il s’amusait à les voir se tenir par le cou pour poser en mode"câlin frangins" ou s’assoir devant lui avec des mimiques drôles lorsqu’ils voulaient obtenir un bout d’os ou des restants de gigot. Des parfaits compagnons qui sonnaient l’alerte à la moindre visite ou irruption d’un quelconque animal"non autorisé" sur le terrain. Un jour, ils avaient surpris un sanglier sous le pommier qui faisait une pause repas alors qu’il était apparemment poursuivi par une battue. Les sangliers étaient peu nombreux dans le coin. A part quelques fruitiers plus ou moins sauvages, il n’y avait pas de quoi se mettre sous la dent. C’était des animaux de passage en route vers les Cévennes plus prometteuses de marrons, châtaignes, glands… Ses chiens étaient partis comme des balles aux trousses de l’intrus. Côme était sorti en toute hâte pour les rappeler. Ce n’étaient pas des chiens de chasse et une fois l’animal sorti du périmètre de garde, les chiens étaient revenus fiers en se dandinant. Il n’aurait pas fallu qu’ils s’en approchent trop, les mâles solitaires traqués peuvent être extrêmement dangereux. Côme n’en avait plus entendu parler.
On était dimanche. Avant d’aller à la ville, Côme s’installa pour déjeuner. Il fit rentrer ses chiens qui se couchèrent devant la porte vitrée de la ferme. De là, ils avaient vue sur tout le pré et l’aboutissement de la route qui y menait. Un cul de sac qui finissait dans les champs. Ceux qui venaient là le faisaient exprès, ou alors se perdaient. Il fallait absolument qu’il rentre son bois dans la réserve avant les grosses pluies d’automne. De tout le mur qu’il avait rentré l’an dernier, il ne restait à peine qu’un demi stère de bois bien sec. La cave était l’ancienne étable. Elle était bien ventilée et elle servait aussi de garde-manger. S’il voulait rentrer la totalité du bois livré, il devrait d’abord dégager le dessous des vieilles mangeoires suspendues, encombré de vieilleries dénichées au grenier à l’époque où il y avait posé le parquet. Des caisses qu’il avait entreposées là sans trop savoir ce qu’elles contenaient. Il avait du boulot pour la journée mais avant il devait faire quelques courses.
Il sortit et appela ses chiens qui montèrent à l’arrière du 4x4. Tout en roulant, il pensait qu’il y avait dû y avoir une poussée de cèpes ces dernières heures. La forte pluie de la semaine et les deux jours de soleil étaient de très bons indicateurs. Les dessous de bois étaient frais et humides et contrairement aux poussées de printemps, il y avait peu de mouches et autres insectes pour piquer les bouchons. Lundi matin il se lèverait aux aurores pour aller ratisser ses coins à champignons avant l’arrivée d’éventuels touristes.
Il arriva à Aumont-Aubrac. Il allait rarement au supermarché, il préférait de loin les commerçants de proximité. Il fallait cependant reconnaitre que le super d’Aumont faisait la part belle aux productions locales, leur...