: Anton Pavlovitch Tchekhov
: L'Homme à l'étui
: Books on Demand
: 9782322267965
: 1
: CHF 3.50
:
: Essays, Feuilleton, Literaturkritik, Interviews
: French
: 298
: Wasserzeichen
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: ePUB
L'Homme à l'étui - Le Groseillier épineux - De l'amour - Le Numéro gagnant - Ennuis de l'existence - Le Penseur - Supprimés - Une calomnie - De mauvaise humeur - Une nuit atroce - Le Roman de la contrebasse - Au bureau de poste - Une créature sans défense - Le Cadavre - La Poste - Chirurgie - Les Nerfs - Souffrants - Simulateurs - Trois peurs - La Nuit d'avant le jugement - En mer - L'Esclave en retraite - Carême-prenant - Inadvertance - À l'hôtel - Une chienne de prix - Un vinnte - Coûteuses leçons - Une infidélité - L'Oeuvre d'art - Décoré - Fille d'Albion - Le Trousseau - Les Relégués - L'Évêque

Anton Pavlovitch Tchekhov ou Tchékhov, né le 17 janvier 1860 à Taganrog et mort le 15 juillet 1904 à Badenweiler, est un écrivain russe, principalement nouvelliste et dramaturge.

LE GROSEILLIER ÉPINEUX


Dès le matin, de gros nuages couvraient le ciel. Le temps était doux, tiède et ennuyeux, comme dans les grises journées où depuis longtemps des nuages qui promettent la pluie et n’en donnent pas, pèsent sur les champs. Le vétérinaire Ivane Ivânytch et le professeur Boûrkine sont déjà fourbus, et la glèbe leur semble infinie. Au loin, on discerne à peine les moulins à vent de Mironôssitskoé ; à droite s’allonge une rangée de buttes, qui disparaissent à l’horizon derrière le village. Les deux chasseurs savent que, là-bas, c’est le bord de la rivière, avec une prairie, des saules verts et des maisons seigneuriales. Du haut d’une des buttes on voit une autre glèbe, aussi immense, des poteaux de télégraphe et un train qui passe, semblable de loin à une chenille qui rampe ; aux jours de beau temps on voit même la ville. Maintenant, dans le calme, alors que toute la nature semble soumise et pensive, Ivane Ivânytch et Boûrkine se sentent pénétrés d’amour pour ce champ, et tous deux songent combien grand et beau est leur pays…

 

– La fois dernière, dans la grange du staroste Prokôfir, dit Boûrkine, vous vous disposiez à me raconter une histoire.

 

– Oui, je voulais vous raconter celle de mon frère.

 

Ivane Ivânytch fit un long soupir et alluma sa pipe pour commencer son récit. Mais, juste à ce moment, la pluie se mit à tomber, et, cinq minutes après, c’était une pluie compacte, battante, telle qu’il était difficile de prévoir quand elle finirait.

 

Ivane Ivânytch et Boûrkine s’arrêtèrent pensifs. Les chiens, déjà trempés, la queue entre les pattes, les regardaient d’un air attristé.

 

– Il faut nous réfugier quelque part, dit Boûrkine. Allons chez Aliôkhine. Ce n’est pas loin.

 

– Allons-y.

 

Ils appuyèrent sur le côté, et marchèrent continuellement dans des éteules, prenant tantôt tout droit, puis à droite, tant qu’ils ne rejoignirent pas la route. Bientôt surgirent des peupliers, un jardin, puis les toits rouges des granges. La rivière apparut, et la vue s’étendit sur une vaste écluse avec un moulin et une cabine de bains, toute blanche. C’était Sôphiino, la demeure d’Aliôkhine.

 

Le moulin marchait, couvrant le bruit de la pluie, et l’écluse vibrait. Auprès des charrettes, des chevaux mouillés, tête basse, attendaient, tandis que des gens, encapuchonnés de sacs, allaient et venaient. L’aspect était boueux, humide, triste, et l’écluse avait un air froid et méchant. Ivane Ivânytch et Boûrkine se sentaient à présent trempés, sales, tout à coup mal à l’aise, les jambes lourdes de crotte. Et lorsque après avoir traversé la chaussée, ils remontaient vers les magasins du logis, ils se taisaient comme s’ils étaient brouillés.

 

Dans une grange taquetait un moulin à vanner. Par le portail ouvert, la poussière s’envolait. Sur le seuil se trouvait Aliôkhine en personne, homme d’une quarantaine d’années, grand et gros, les cheveux longs, plus ressemblant à un artiste ou à un professeur qu’à un propriétaire. Il avait une chemise blanche, portée depuis longtemps, une ceinture de corde, un caleçon en guise de pantalon, et, accrochées à ses bottes, de la boue et de la paille. Son nez était comme ses yeux, noir de poussière. Reconnaissant Ivane Ivânytch et Boûrkine, il manifesta une grande joie.

 

– Veuillez entrer à la maison, messieurs, dit-