: Anton Pavlovitch Tchekhov
: Le Moine noir
: Books on Demand
: 9782322267460
: 1
: CHF 3.50
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: Essays, Feuilleton, Literaturkritik, Interviews
: French
: 344
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Le Moine noir - Un philosophe obsédé par une légende refuse la médiocrité des gens raisonnables et sombre dans la folie. L'Effroi - D'autres intellectuels brisent comme lui leur vie familiale, trouvant la vie incompréhensible. La Vieille Maison - On se noie dans l'alcool, dans l'attente d'un avenir meilleur. Le Mendiant - On se tire parfois de la misère grâce au travail. Le Pari - Un pari fou mêne à une réflexion sur le sens de la vie et la liberté. Faits divers - On partage les rêves d'un bagnard en fuite, ceux d'un pauvre cordonnier qui vend son âme. On retrouve le Petit Poucet dans l'aventure d'Anioûtka la petite...

Anton Pavlovitch Tchekhov ou Tchékhov, né le 17 janvier 1860 à Taganrog et mort le 15 juillet 1904 à Badenweiler, est un écrivain russe, principalement nouvelliste et dramaturge.

L’EFFROI (RÉCIT DE MON AMI)


Au sortir de l’Université, Dmîtri Pétrôvitch Sîline devint fonctionnaire à Pétersbourg, mais il donna sa démission à trente ans pour faire de l’agriculture. Bien qu’il y réussît, il ne m’y semblait pourtant pas y être à sa place. Je pensais qu’il eût mieux fait de retourner en ville.

 

Lorsque, hâlé, exténué, gris de poussière, il me rencontrait à l’entrée de la propriété ou à la porte du logis, lorsque, ensuite, à souper, il luttait contre le sommeil, et que sa femme l’emmenait coucher comme un enfant, ou lorsque, ayant vaincu le sommeil, il se mettait, de sa tendre voix sincère, comme suppliante, à exposer ses bonnes intentions, je ne voyais plus en lui un propriétaire et un agronome, mais un homme surmené. Et il était évident pour moi que ce qui lui importait ce n’était pas l’agriculture : il lui importait seulement que la journée fût finie, – Dieu merci !

 

J’aimais à aller chez lui et il m’arrivait de passer deux ou trois jours de suite sous son toit. J’aimais sa maison, son parc, son grand verger, sa petite rivière, et aussi sa philosophie un peu lâche et oratoire, mais nette. Je l’aimais sans doute lui-même sans le savoir au juste, car je me débrouille mal encore dans mes sentiments d’alors.

 

Sîline était intelligent, bon, sincère et pas ennuyeux ; pourtant je me rappelle très bien que, lorsqu’il me confiait ses secrets intimes, et qualifiait d’amitié nos relations, cela m’agitait désagréablement ; et je me sentais mal à l’aise. Il y avait dans son amitié pour moi quelque chose de gênant, de déplaisant ; j’eusse préféré des relations ordinaires de camaraderie.

 

Il faut dire que sa femme, Maria Serguéiévna, me plaisait infiniment. Je n’étais pas amoureux d’elle, mais sa figure, ses yeux, sa voix, sa démarche me plaisaient. Je m’ennuyais lorsque je ne la voyais pas de longtemps. Mon imagination ne se dessinait en ce temps-là personne avec autant de complaisance que cette jeune femme, belle et élégante. Je n’avais à son sujet aucune intention précise ; je ne rêvais à rien, mais, chaque fois que nous nous trouvions seuls, je me rappelais que son mari me considérait comme son ami, et j’en éprouvais de la gêne.

 

Lorsqu’elle jouait au piano mes morceaux favoris ou me racontait quelque chose d’intéressant, j’écoutais avec plaisir ; en même temps, les idées me venaient qu’elle aimait son mari, qu’il était mon ami et qu’elle me regardait comme tel ; et cela gâtait mon humeur. Je devenais terne, contraint et ennuyeux. Elle remarquait ce changement, et disait :

 

– Vous vous ennuyez sans votre ami. Il faut l’envoyer chercher aux champs.

 

Et quand Dmîtri Pétrôvitch arrivait, elle me disait :

 

– Allons, voici votre ami ; réjouissez-vous.

 

Cela dura un an et demi.

 

Un dimanche de juillet, Dmîtri Pétrôvitch et moi, n’ayant rien à faire, nous nous rendîmes au grand village de Kloûchkino pour y acheter des hors-d’œuvre, destinés au souper. Tandis que nous courions les boutiques, le soleil se coucha et le soir arriva – ce soir que je n’oublierai probablement pas de ma vie.

 

Ayant acheté un fromage qui ressemblait à du savon et du saucisson dur comme la pierre, qui sentait le goudron, nous ent