: Anton Pavlovitch Tchekhov
: Un drame à la chasse
: Books on Demand
: 9782322268054
: 1
: CHF 3.50
:
: Krimis, Thriller, Spionage
: French
: 258
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Publié en feuilleton entre 1884 et 1885, Un drame à la chasse est l'unique roman policier de Tchekhov. Le narrateur, un juge d'instruction, retrouve après 2 ans d'absence un comte, compagnon de beuverie et d'orgies. Tous deux tombent amoureux d'une jeune fille à la robe écarlate. Le cri d'un perroquet - «le mari a tué sa femme!» - rythme le récit qui nous mène vers un double meurtre, une enquête et un procès. Mais le coupable est-il celui qui sera condamné? L'honnêteté, l'amour véritable, la justice ne trouvent pas leur place dans un monde dominé par des hommes cyniques.

Anton Pavlovitch Tchekhov ou Tchékhov, né le 17 janvier 1860 à Taganrog et mort le 15 juillet 1904 à Badenweiler, est un écrivain russe, principalement nouvelliste et dramaturge.

II


Zorka m’amena sous la porte cochère du manoir du comte. Près de la porte, elle buta, et, perdant l’étrier, je faillis tomber.

 

– Mauvais signe, seigneur, me cria un paysan qui était près d’une des portes des écuries.

 

Je crois qu’un homme qui tombe de cheval peut se rompre le col, mais je ne crois pas aux superstitions. Ayant rendu les brides au moujik et abattu de ma cravache la poussière de mes bottes, je me hâtai vers la maison.

 

Personne ne vint à ma rencontre. Fenêtres et portes étaient grandes ouvertes, et, malgré cela, une lourde et étrange odeur traînait. C’était un relent de vieux appartements abandonnés, mêlé à un agréable, mais fort et narcotique arôme de plantes de serres, fraîchement coupées.

 

Dans le grand salon, sur un des divans, recouvert d’une soie bleu clair, se trouvaient deux coussins froissés, et, sur une table ronde, devant le divan un verre contenait quelques gouttes d’un liquide répandant la forte odeur d’une liqueur de Riga.

 

Tout ceci annonçait que le logis était habité. Mais, en ayant parcouru les onze pièces, je n’y rencontrai pas âme qui vive. Dans la maison, c’était un même désert que sur la rive du lac.

 

La grande porte vitrée du salon, appelé « le salon aux mosaïques », donnait sur le jardin. Je l’ouvris avec bruit et, par la terrasse en marbre, y descendis. Je rencontrai, au bout de quelques pas, dans une allée, la nonagénaire Nastâsia, attachée, jadis, à l’enfance du comte. En regardant cette petite vieille, ridée, oubliée par la mort, à la tête chauve, et aux yeux perçants, on se rappelait involontairement le surnom que lui donnait l’office :Sytchikha (la chouette). M’apercevant, la Chouette tressaillit et fut sur le point de renverser un verre de crème qu’elle portait, le maintenant de ses deux mains.

 

– Bonjour, Sytchikha, lui dis-je.

 

La vieille me regarda de travers et sans dire un mot, passa son chemin. Je la pris par l’épaule.

 

– Ne crains rien, sotte, lui dis-je. Où est le comte ?

 

La vieille me montra ses oreilles.

 

– Tu es sourde ? L’es-tu depuis longtemps ?… La vieille, malgré son grand âge, voit et entend fort bien. Mais elle ne trouve pas inopportun, au besoin, de calomnier ses cinq sens.

 

Je la menaçai du doigt et la lâchai.

 

Ayant fait encore quelques pas, j’entendis des voix et aperçus bientôt des hommes. Juste à l’endroit où l’allée s’élargit en un terre-plein, entouré de bancs en fonte, se trouvait, sous un ombrage de grands acacias, une table sur laquelle resplendissait un samovar. Autour de la table on causait. Je m’approchai doucement, et, dissimulé derrière un massif de lilas, je cherchai des yeux le comte.

 

Le comte Karnièiév, assis sur un X à coussins, prenait le thé, vêtu d’une robe de chambre bariolée, que je lui avais connue deux ans auparavant, et coiffé d’un chapeau de paille d’Italie. Son visage était préoccupé, plissé, en sorte que quelqu’un ne le connaissant pas pouvait croire Karnièiév tourmenté par une idée sérieuse ou un souci.

 

Le comte, depuis notre séparation, n’avait pas du tout changé. Même corps grêle, maigre et desséché d’un râle de genêt. Mêmes étroites épaules de phtisique, avec sa petite tête rousse. Comme jadis, le nez rose et des joues, pendantes ainsi que des chiffons… Rien, dans la figure, de hardi, de fo