Chroniques de Déméter :
“Contemplez ce planétoïde ! N’est-il pas au summum de la perfection ? Les courants aériens modèlent ce monde sans la moindre turbulence, et les pressions atmosphériques n’oppressent en aucune façon son merveilleux éther. Les ludions, que vous voyez parader tout autour de nous, illustrent cette sommité d’état d’équilibre entre le haut et le bas, le froid et le chaud, le dense et l’éthéré... Notre Dionysos serait fier de participer à la future élaboration d’un monde parfait ! Mais il reste encore tant à faire, et les vacarmes politiques régnant sur Déméter et les planètes sœurs ne peuvent que freiner notre projet grandiose. La caste religieuse sera notre propre adversaire... Car où demeure la paix, l’homme ne sait que la brader !”
Allocution du seigneur Antigone de Béotie, naturaliste et géologue du Collège des Sciences, lors d’un colloque scientifique sur la planète Tau-Thétis, le quatre de la deuxième décade du mois de Boédromion, durant la deuxième année de la 1619e olympiade.
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Mauvais augures
Quelques olympiades plus tard, à Delphes :
Les deux gardes du roi de l’Agéma stationnaient devant la crypte. Les serviteurs du temple comme le maîtrecoquus1 étaient mis à l’écart de l’enceinte sacrée ; seules demeuraient en son sein la sibylle et… une illustre personne des Hellènes : le roi Acrisios !
La vierge, sise sur son trépied d’or et d’argent, se mouvait mollement. Elle tanguait, telle une frêle embarcation prise d’assaut par la houle de Thalassa. La pythie ne subissait pas la fureur du dieu Océan mais des narcotiques prises journellement dans l'arène sacrée. D'un style corinthien, les colonnes d'albâtre encadraient la jeune pythonisse effarouchée, soumise à une captivité forcée. Pareilles à la chevelure de l’hypnotisante Méduse, ses mèches de cheveux flottaient sur les flux des courants aériens, serpentant entre les colonnes du péristyle.
Le monarque de la cité d'Argos et de Sparte se tourna vers le prêtre, dont les interprétations de la pythie pouvaient varier suivant ses appétences boursières ou de l'attirance physique concernant l’individu installé devant lui.
– Alors !... s’exclama Acrisios, d'une exaspération mi-contenue.
– Sire ! La réponse m’est si difficile à interpréter, il y a tant d'inter…
– J’ai d’autres chats à fouetter que de perdre mon temps avec cette vierge folle, coupa-t-il sèchement.
La pythonisse poussa un grand cri, cassant la conversation des deux hommes.
– Pourquoi s’excite-t-elle ? tonna le monarque.
– Elle vient d’avoir une vision.
La jeune pythie poursuivit ses gémissements hermétiques, lançant de temps à autre une complainte, dont elle seule — ou le prêtre intercesseur — pouvait en comprendre les auspices. L'officiant tanguait, lui aussi, et semblait soucieux de l’affaire qui germait là :
– Je crains pour votre personne, Sire !
– C'est-à-dire ?.. Nous ne sommes plus des enfants, lâche le morceau ou je fais entrer mes cerbères et je leur ordonne de te fouetter sur le champ !
– La pythie augure un grand drame... Je distingue… euh !... la prêtresse discerne une trame arachnéenne se tissant lentement autour de votre illustre personne... Un enfant, un bébé sort des limbes et sera source de malheurs envers votre trône...
Le monarque plaça son imposante main droite sur son visage, et en pétrit sa face sombre ; un simple réflexe permettant d’apaiser ses foudroyantes colères. Il parla à voix basse :
Danaé... Ma fille... Enceinte ? Cela ne peut être que son futur rejeton qui sera l'agent de cette terrible fatalité.
Le roi d'Argos se retourna et quitta la tholos, un temple d’une rotondité parfaite, sans un mot. Le tyran replongea son corps massif dans une nuit sombre, une nuit d’Hécate, laissant les résidents du temple aubon soin des gardes du corps, car... non ! jamais il ne fallait laisser de traces derrière soi. Simple automatisme sécuritaire de la plus haute autorité militaire des Hellènes, cela allait de soi !
***
Les barres hydrauliques du cachot s’enfoncèrent dans leur logement commun, occultant toutes velléités d’évasion. Au fond de la cellule y était lovée une ombre recroquevillée sur elle-même, une âme esseulée et torturée par un destin implacable : Danaé restait prostrée dans un recoin froid de la forteresse pénitentiaire. La geôle demeurait aussi lugubre que les steppes de Tartare gisant aux tréfonds des Hadès, et le bleu du métal renforçait cette austère résidence pénitentiaire placée en orbite basse autour de la planète Déméter. Un arsenal de micros satellites orbitait tout autour de son imposante masse tubulaire, protégeant sa sombre carcasse de toute intrusion forcée. Quiconque s’évertuait à passer outre les recommandations du champ protecteur se trouverait en fâcheuse posture, aucun compromis que ce soit ne prévaudrait dans ce cas.
Le magistrat Posidonios s’approcha des traverses métalliques, dont leur diamètre devait bien égaler les bras imposants des valeureux gardes Scythes. Il regarda la nouvelle pensionnaire du lieu carcéral. Dans le mental du fonctionnaire de tristes pensées s'y mouvaient : les conditions de la détenue ne lui plaisaient guère. Les pans gris anthracite de la toge du fonctionnaire flottaient mollement autour de sa personne, offrant à la vue de Danaé l’image fugitive d’une arme terrifiante : lefoudre était relié au bassin par une lanière en cuir, et son corpulent détenteur pouvait à tout moment prouver l’étendue de son champ d’action.
Posidonios appuya sur une touche, lovée dans un pan du mur, puis ôta la fibule du veston en cuir et l’enficha au centre de la barre transversale, permettant de faire coulisser les barreaux au sein du châssis. En glissant, les barres chuintèrent comme des âmes errantes flottant sur les rives du Cocyte, un fleuve des enfers. Le fonctionnaire forma un demi-sourire et pénétra le seuil de la cellule…
– Votre père m’a sommé de prendre soin de votre personne, princesse Danaé, afin de vous éviter tous les désagréments des autres pensionnaires de la prison. On vous a choyé et octroyé le meilleur cachot du pénitencier, continua-t-il d'un ton désinvolte.
La jeune femme redressa la tête, offrant un visage livide au plus grand des malandrins venant de l'autorité suzeraine.
– Si vraiment il souhaite ce qu’il y a de meilleur pour sa fille, alors qu’il me sorte de ce Tartare !
– Soyez indulgente envers notre Seigneur, maîtresse, il œuvre pour le bien et la sécurité de l’Empire. Je comprends votre désarroi, princesse, et en qualité du plus illustre représentant de notre Seigneur Zeus Pater, votre père se doit de gouverner avec sagesse et prudence, malgré ce que son cœur lui dicte…
– Ah ! Ah ! Ah !... Son cœur ? coupa-t-elle sèchement, mon père aurait-il un cœur ? Permettez-moi d’en douter. Dites-lui que sa fille lui pardonnera cette folle ordonnance s’il revient à la raison. Mais je doute qu’il entende mes suppliques, il a trop à faire et à défaire son monde, oh combien corrompu, pour les écouter avec attention ! La princesse bascula la tête en arrière, sa chevelure touchant la cloison.
Le magistrat resta sans voix, observant la progéniture du plus grand despote de l’Argolide pleurer au fond de sa cellule.
– Dame Épictéta ne devrait plus tarder maintenant. Elle vous confiera tout ce que notre bon Seigneur d’Argos attend de vous, et soyez agréable avec votre tutrice, car elle est loin d’être aussi indulgente que moi.
Sur ces dires, le magistrat recula et refit coulisser les barreaux. Les barres émirent leur désarroi en mugissant, d'être restées trop longtemps cloisonnées du bâti en métal forgé. Danaé se leva précipitamment et courut jusqu’aux traverses. Elle agrippa la barre transversale positionnée à sa hauteur :
– Où sont mes droits ? Pourquoi cette incarcération ? Où est donc le héraut ayant lu la sentence...