: Patrice Martinez
: La Revanche d'Ixion Chroniques de Déméter
: Books on Demand
: 9782322199600
: 1
: CHF 2.60
:
: Science Fiction
: French
: 160
: kein Kopierschutz
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
A plusieurs millions de stades de la planète Terre existait un astre colonisé par le peuple hellénique : Déméter ! Lorsque Ixion posa ses pieds sur les quais de Xartès, il ne soupçonnait pas combien le sort allait sa rencontre. Son ami, le vieil hoplite Thanos, auditeur malgré lui des desseins lugubres d'un triumvirat de dangereux mafiosi, en récolta les fruits amers. C'est avec l'assassinat de Thanos que le destin du marin prit le sens de toute la démesure. A la poursuite des dangereux malfaiteurs, le marin croisera : la passion pour une belle eupatride, les fourberies de la plus haute classe des Hellènes, la trahison, la réclusion, les conflits armés contre la force médo-perse et aussi l'amitié. Ixion reflète la lutte des classes, qui déjà en son temps emportaient les quatre classes censitaires vers un tourbillon de luttes intestines. Transposition d'un mythe grec, cette uchronie vous invite à découvrir la vie des dix tribus de l'Hellade : un grand peuple déchiré entre oligarchie et démocratie !

Passionné d'histoire et de mythologie, Patrice Martinez nous livre ici sa passion intacte pour une civilisation qui nous a tant donnés ; son écriture nous révèle combien les tribus de l'Hellade avaient cette soif de vivre en commun et de s'unir contre l'adversité. A l'orée de la"Demokratia", le peuple d'Athéna et d'Ulysse dévoila cette oeuvre future, toujours sur le fil du rasoir, qu'est la démocratie !

Chroniques de Déméter :

"... Mon enfant, souvenez-vous du roi Léonidas... N'a-t-il pas combattu, malgré les funestes augures du devin Mégistias ? Léonidas devait accomplir comme il se doit son devoir. Et maintenant... c'est cela que j'attends de vous : accomplir votre devoir de combattant !"

Extrait des correspondances d'une marraine de guerre à son jeune lieutenant sparte, quelques heures avant l'ultime attaque des forces perses contre les phalanges hoplites du stratège athénien Cimon ; le combat fut un carnage !

2


UNE ÂME POUR THANATOS


Quelques cirrus se promenaient au-dessus des prairies ioniennes, et laissaient passer les rayons dardant du soleil matinal. Des martinets coursaient les insectes, leurs vols en rase-mottes frôlaient les hautes herbes et les graminées qui foisonnaient en Nouvelle Messénie.

Sur l'étendue en terre battue, nos deux amis s’opposaient dans un rituel martial ; les corps imbibés d’huile se frottaient, s’attrapaient ; une chorégraphie dont l'un des deux hommes pouvait sortir victorieux à tout instant.

– Et ne crois pas que malgré mon handicap tu dois te permettre de m’accorder des faveurs ! s’exclama Thanos.

Les lutteurs s’empoignaient, hâlés par le soleil et par les huiles. Leurs mains glissaient sur les membres graissés, chacun espérait trouver la parade permettant de faire tomber l’autre. Thanos coinça son adversaire contre ses côtes et sa cuisse droite. Les deux hommes se rejoignirent, leurs souffles se confondirent un instant. Ixion esquissa un sourire à l’encontre de son ami. Les fronts se touchaient, leurs sueurs et les huiles essentielles se mêlaient en un bouquet informe.

– As-tu au moins imploré Arès de t’octroyer force et énergie ? interrogea Ixion.

– Je n’ai que faire du dieu de la guerre ! Mon expérience fera la différence, face à la ferveur de ta jeunesse. D’être resté si longtemps sur un navire, t’a ramolli le corps et l’esprit. Je te sens chancelant...

– Détrompe-toi ! Je fais corps avec toi, je percerai ta carapace !

Ils pivotèrent ensemble. Des écharpes de nuages tourbillonnaient au-dessus de leurs têtes, et devenaient pour un temps leur auréole commune. Ixion trouva une parade, fit une clé, et envoya le colosse au pied d’argile sur le tapis de sable. Il lui tendit la main et l’aida à se relever.

– Ma foi ! s'exclama Thanos, il me reste encore assez de force pour te corriger, comme un père corrige son enfant.

Ils rirent de bon cœur de ce jeu de lutte mêlant les différences d’âges, et se rendirent l’accolade, tel un père et son fils dont les épreuves les auraient rapprochés.

Ils se dirigèrent vers les bains ; les colonnes entouraient la piscine intérieure en forme de L, tel un bataillon de géants donnant de l’assise et de la prestance en ce lieu où la populace venait se délasser. Les céramiques, aux couleurs primaires, donnaient le ton de l’ensemble. Le fronton intérieur décoré d’une mosaïque, sur fond de ciel bleu, représentait un lac dominé par la présence de deux cygnes. Les tuiles chapeautaient l’édifice et venaient ainsi clore l’écrin architectural. Au fond du bassin, une autre mosaïque, de naïades jouant avec des dauphins, apportait la touche finale : cet embellissement mythologique rehaussait le bassin.

Nos deux amis se prélassaient à l’autre bout de la piscine, et s'entretenaient sur maintes choses de la vie :

– As-tu trouvé enfin ton âme sœur ?

– Non, mais j’y songe.

– Tu as largement dépassé le stade du gynécée, tu ne vas tout de même pas finir en éraste4, guettant de jeunes éphèbes à la sortie des écoles !

Ixion ria de bon cœur :

– Ne te tourmente pas pour mes plaisirs, répliqua-t-il.

– Parle-moi de tes projets, comment vois-tu l’avenir ?

– Les divinités restent décidément muettes avec moi. J’ai un emploi captivant où l’aventure côtoie le négoce, et où la solitude du marin s’oppose aux foules de marchands et colporteurs foisonnant les cités côtières, et pourtant, j’hésite à rompre avec cet univers marin et m’orienter vers l’agriculture afin de planter quelques oliviers et cultiver la terre.

– Pouah ! Que me dis-tu là ? Retourner la terre ! Laisse cela aux métèques et aux esclaves affranchis, trouve une femme qui sache cuisiner, fait des enfants et reste marin. Ton destin est là !

Ixion plongea son regard vers le fond de la piscine ; les naïades dansaient sous l’effet des ondes provoquées par le système de filtration. La mâchoire des dauphins formait un rictus à chaque passage des rides d'eau. Il semblait refléter l’indécision qu'on pouvait aussi lire sur le visage de l’aventurier.

Le silence prenait position au sein des thermes ; seul le bruit de l’eau se répercutait sur les colonnes, rompant un sentiment de solitude. Les deux hommes se détendaient : l’un observait le fond de la piscine, en nonchalance avec les naïades, et l’autre, tête en arrière, scrutait le relief des poutres apparentes et des tuiles à l’esthétique galbée.

Le travail ne manquait pas en affaire maritime, et l'armateur savait le récompenser lorsque le commerce dévoilait sa face radieuse. L’armateur l’avait formé tout jeune, l'éloignant des souffrances d’une mère morte en couche et d’un père alcoolique. Ixion avait su tirer profit de cette chance que Zeus lui avait offerte. Certes, les guerres intermittentes avec les Perses sapaient par intervalle le négoce ; mais celles-ci faisaient partie du cycle du marché.

Peut-être était-il temps de mettre un terme à cette période sentimentale stérile ; l’argent ne lui manquait pas, mais sa jeunesse, elle, s’enfuyait au rythme des saisons. Le temps tournait à l’orage et pas seulement dans sa tête ; des voiles de légers nuages laissaient place aux amoncellements de strates de cumulonimbus.

Un gris diaphane s’invita sur le fait, les thermes s’étaient assombris au fur à mesure de l’obscurcissement du ciel et offrait une vision froide et austère de l’ensemble architectural. Ils allaient quitter les bains, lorsqu’ils entendirent des conversations feutrées à l’autre bout du bassin. Sur le coup, ils ne prirent pas garde à la conversation des curistes, aveugles de leur présence :

"… l’Héliée5 ne vous a retiré que quelques droits relatifs à la Constitution, votre bannissement n’est que partiel, Seigneur Anthonis" : dit le premier homme.

– Ces vacances forcées ne sont pas du tout à mon goût… Le sénateur se plait à m’éloigner de mes prérogatives diplomatiques et de négoces, sans parler qu’il s‘est immiscé dans mes affaires intimes, poursuivit le second personnage.

– Seigneur ! Prenez votre temps de réflexion, vous n’êtes pas en ostracisme totale, vous pourriez demander une requête auprès du Sénat …

– … La Boulé se place du côté de l’archonte ! Vous le savez très bien, coupa froidement le second personnage. Seigneur Dymas ? Que me suggérez-vous ?

Une tierce personne entra en scène :

– Je vous préconise une autre alternative... Mais celle-ci est en dehors de tout système politique : supprimer la cause de vos soucis, d’une manière… plus subtile, dirons-nous !

– Que dites-vous là au seigneur Anthonis, êtes-vous devenu fou ? Assassiner un sénateur lui causera sa perte. Comment pouvez-vous …

– Suffit ! Par Zeus, je suis las de vos paroles... Je dois réfléchir, coupa sèchement Anthonis.

Les deux amis, situés à l’opposé du bassin, percevaient leur conversation. Ils se regardèrent, surpris de l’orientation que prenaient ces causeries qui parvenaient jusqu’à leurs oreilles. Tous deux savaient qu'on ne les avait pas vus ; la position du bassin, l’enfilade de piliers, l’intensité lumineuse et la discrétion de leur présence, les avaient placés dans une situation d’auditeurs invisibles et involontaires. Ixion et Thanos plongèrent en commun leurs regards au fond de la piscine ; les naïades, désormais couleurs de...