: Aïssatou Thiam, George Orwell
: La ferme des animaux L'?uvre incontournable de George Orwell traduite et préfacée par Aïssatou Thiam
: JDH Éditions
: 9782381271170
: 1
: CHF 1.30
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: Hauptwerk vor 1945
: French
: 108
: DRM
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
La collection 'Les Atemporels' de JDH Éditions, réunit un choix de ces ?uvres qui ne vieillissent pas, qui ont une date de publication (indiquée sur la couverture) mais pas de date de péremption. Car elles seront encore lues et relues dans un siècle. Publié en 1945, après quatre refus d'éditeurs, 'La ferme des animaux' commence par le rêve de Sage l'Ancien, un vieux verrat en fin de vie, exhortant les animaux de la ferme à prendre leur destin en charge. Les animaux se révoltent et chassent M. Jones, leur maître, afin d'établir une société plus juste, dans l'entraide et l'égalité. Mais très vite, les cochons forment une élite et, avides de pouvoir, asservissent les autres animaux... Cette fable satirique à l'humour grinçant, fait le parallèle avec la révolution russe. Thème cher à George Orwell qui s'est toujours érigé en libre penseur, d'une lucidité particulière, contre toute forme de totalitarisme, populisme, fascisme et impérialisme. Ébranlé, le lecteur est amené à réfléchir sur les régimes autoritaires, encore d'actualité de nos jours. Dénoncer la lâcheté des intellectuels, de la classe politique ou encore de la presse... Aïssatou Thiam, actrice française, ayant commencé aux côtés de Vincent Lindon dans 'L'irrésolu', a une trentaine de rôles à son actif. Ayant vécu plusieurs années à New-York, totalement bilingue et dénonçant elle-même les totalitarismes, elle est la traductrice de la célèbre ?uvre d'Orwell qu'elle préface.

II


Trois nuits plus tard, le vieux Major mourrait paisiblement dans son sommeil. Son corps fut enterré au pied du verger.

C’était au début du mois de mars. Pendant les trois mois suivants, il y eut beaucoup d’activités secrètes. Le discours de Major avait ouvert aux animaux les plus éclairés de la ferme une toute nouvelle perspective de la vie. Ils ne savaient pas quand la Rébellion prédite par Major aurait lieu, ils n’avaient aucune raison de penser que ce serait de leur vivant, mais ils comprenaient clairement qu’il était de leur devoir de s’y préparer. La double tâche d’enseignement et d’organisation échut naturellement aux cochons, généralement reconnus parmi tous les autres animaux comme possédant une intelligence hors du commun. Et chez ces derniers, les plus doués se nommaient Snowball et Napoléon, deux jeunes verrats que M. Jones élevait pour les vendre. Napoléon était un grand et superbe Berkshire à l’aspect plutôt féroce, le seul de la ferme, pas très bavard, mais réputé pour obtenir ce qu’il voulait. Snowball, lui, était plus vif, plus loquace et plus inventif, mais on considérait qu’il avait moins de caractère. Tous les autres porcs mâles de la ferme étaient à l’engraissement. Le plus connu d’entre eux était un petit goret bien gras nommé Squealer, aux joues très rondes, aux yeux malicieux, aux mouvements agiles et à la voix stridente. C’était un causeur éloquent et brillant ; quand il débattait d’un sujet difficile, il avait une façon de sauter d’un côté à l’autre et de fouetter l’air de sa queue, en quelque sorte très persuasive. Les autres disaient de Squealer qu’il pouvait faire prendre des vessies pour des lanternes.

Ces trois comparses avaient élaboré, d’après les enseignements de Major, un système philosophique de pensée imparable qu’ils baptisèrent « Animalisme ». Plusieurs nuits par semaine, une fois M. Jones endormi, ils se réunissaient clandestinement dans la grange et exposaient aux autres les principes de l’Animalisme. Au début, ils rencontrèrent beaucoup de stupidité et d’apathie. Certains animaux parlaient du devoir de loyauté envers M. Jones, qu’ils appelaient « Maître », ou faisaient des remarques élémentaires comme : « M. Jones nous nourrit. S’il n’était plus là, nous mourrions de faim. »

D’autres posèrent des questions telles que : « Pourquoi devrions-nous nous soucier de ce qui se passera après notre mort ? » ou « si cette rébellion doit avoir lieu de toute façon, quelle différence cela fait-il que nous nous y consacrions ou pas ? » ; les cochons eurent beaucoup de difficultés à leur faire comprendre que ces réflexions étaient contraires à l’esprit de l’Animalisme. Parmi les questions, les plus stupides de toutes furent posées par Mollie, la jument blanche. La première question qu’elle posa à Snowball fut :

— Y aura-t-il encore du sucre après la Rébellion ?

— Non, répondit fermement Snowball. Nous n’avons aucun moyen de fabriquer du sucre dans cette ferme. De plus, le sucre est inutile. Tu auras toute l’avoine et le foin que tu désires.

— Et serai-je toujours autorisée à porter des rubans dans ma crinière ? demanda Mollie.

— Camarade, dit Snowball, ces rubans auxquels tu es si attachée sont l’emblème de ton aliénation. Ne peux-tu pas comprendre que la liberté est plus précieuse que cette pacotille ?

Mollie acquiesça, mais elle ne parut guère convaincue.

Les cochons durent batailler plus âprement encore pour réfuter les mensonges de Moïse, le corbeau apprivoisé, animal de compagnie et favori de M. Jones. C’était un mouchard doublé d’un espion, mais c’était aussi un locuteur intelligent. Il prétendait connaître l’existence d’un pays mystérieux appelé la Montagne de la Canne à Sucre, où tous les animaux allaient, à leur mort. Il était soi-disant situé quelque part dans le ciel, au-delà des nuages. Dans ce pays, c’était dimanche sept jours sur sept, le trèfle y poussait toute l’année, le sucre en morceaux et le gâteau à la farine de lin se développaient sur les haies. Les animaux détestaient Moïse, parce qu’il racontait des balivernes et ne travaillait pas, mais certains d’entre eux crurent en l’existence de la Montagne de la Canne à Sucre, et les cochons eurent tous les maux du monde pour les en dissuader.

Leurs plus fidèles disciples étaient les deux chevaux de trait, Boxer et Clover. Ces derniers avaient beaucoup de mal avec le libre arbitre, mais une fois qu’ils eurent accepté les cochons comme mentors, ils assimilèrent tous les enseignements et les transmirent aux autres animaux par de simples arguments. Ils ne manquaient jamais les réunions secrètes dans la grange et dirigeaient le chant desBêtes d’Angleterre, qui clôturait toujours les assemblées.

Or, il s’avéra que le soulèvement se produisit beaucoup plus tôt et plus facilement que ce à quoi on s’attendait. Au fil des ans, M. Jones, bien qu’il ait été un maître impitoyable, avait été un fermier compétent, mais récemment, il traversait une période difficile. L’argent qu’il avait perdu dans un procès l’avait plongé dans la dépression et il s’était mis à boire plus que de raison. Des jours entiers, il s’affalait sur sa chaiseWindsor dans la cuisine, lisant des journaux, buvant et, à l’occasion, nourrissant Moïse avec des croûtes de pain trempées dans de la bière. Ses hommes étaient oisifs et malhonnêtes, les champs étaient pleins de mauvaises herbes, les bâtiments avaient besoin d’une toiture, les haies étaient négligées et les animaux, sous-alimentés.

Vint le mois de juin et l’heure de la fenaison. La veille du solstice d’été, fête de la Saint-Jean, qui tombait un samedi, M. Jones se rendit à Willingdon et s’enivra tellement au bar du Red Lion qu’il ne revint pas avant le dimanche midi. Les hommes avaient trait les vaches au petit matin, puis étaient sortis chasser des lapins, sans prendre la peine de nourrir les animaux. Dès que M. Jones fut de retour, il se laissa choir sur le canapé du salon et s’endormit avec le journal lesNouvelles du monde sur le visage, de sorte que le soir venu, les animaux n’avaient toujours pas été nourris. Ils ne purent le supporter plus longtemps. Une des vaches enfonça la porte de la réserve avec ses cornes et tous les animaux commencèrent à se servir dans les bacs et même dans les poubelles. Ce fut à ce moment-là que M. Jones s’éveilla. L’instant suivant, lui et ses quatre hommes pénétrèrent dans l’entrepôt, fouets à la main, s’élançant et frappant dans toutes les directions. C’en était trop ! Les animaux affamés ne purent l’endurer. D’un commun accord, bien que rien de tel n’eût été prévu à l’avance, ils se jetèrent sur leurs bourreaux. Jones et ses hommes se retrouvèrent soudain en butte à des coups de sabot, des ruades et coups de cornes de toutes parts. La situation leur échappait. Ils n’avaient jamais vu les animaux se comporter ainsi auparavant, et ce soulèvement soudain de créatures, qu’ils avaient l’habitude de battre et de maltraiter à leur guise, les effraya presque à mort. Au bout d’un moment, ils cessèrent leurs tentatives désespérées et détalèrent sans demander leur reste. Les cinq compères paniqués s’enfuirent par le chemin de terre menant à la route principale, les animaux triomphant sur leurs talons.

De la fenêtre de la chambre, Mme Jones avait été témoin de ce qu’il se passait ; elle jeta précipitamment quelques biens dans un sac de voyage et se glissa hors de la ferme sans être vue. Moïse descendit de son perchoir et la suivit en croassant bruyamment. Pendant ce temps, les animaux pourchassèrent Jones et ses hommes jusque sur la route et fermèrent la clôture à cinq barres derrière eux. C’est ainsi, sans vraiment s’en rendre compte, que la Rébellion fut menée à bien : Jones fut expulsé, et désormais, la Ferme du Manoir leur appartenait.

Pendant un laps de temps, les animaux eurent du mal à croire à leur bonne fortune.

Leur premier...