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CHAPITRE 1
SUR L’AMOUR ET LES SENTIMENTS
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Cette soirée devait être suffisamment longue pour que Paukémil finisse peut-être par s'ennuyer. Il lui fallait un interlocuteur ou partir de là. Etant donné la nature festive, la probabilité qu’un convive s’engage dans un débat sans tête ni queue avec lui était très faible. Quelques-uns étaient d’ailleurs saouls, mais qu’en avait-il à faire. Il était partisan et théoricien de la morale de l’intérêt. Son étrangeté entraînait chez lui l’acceptation du fait que ses proches profitent de lui, juste parce qu’en le faisant, ils confirment ses positions sur la morale de l’intérêt.
Bref, Gamuraine était l'une des rares personnes qui ce soir-là, semblaient peu intéressées par la cérémonie, ce qui pouvait sembler surprenant vu que celle-ci était souvent souriante, pleine d’énergie, d’enthousiasme et son attitude pendant les rencontres familiales étaient semblables à celle d’un petit poisson dans l’eau. Mais qu'importe, c'était une aubaine pour un théoricien, pour ce théoricien. C'était l'une de ces rares occasionslà où il ôte son costume de penseur-muet pour devenir un orateur, notamment quand il s'agit de confronter les théories à la réalité.
Dans notre monde, le culte de l'image et du corps est plus qu'une religion, le dictat des apparences est grandissant, l’on agit moins pour son bonheur que pour ce qu’on dégage autour de soi. De ce constat, il n'était pas étonnant que la jeune cousine Gamuraine vienne lui dire, ou bien pour se confier, ou bien pour lui demander des conseils, que son petit ami dont elle était amoureuse, l’a quitté parce qu'elle aurait publié des photos dénudées sur les réseaux sociaux. Ce n’était pas un comportement étranger à l’époque. Était-ce bien ou mal ? Ce n’était pas à Paukémil de faire des jugements de valeurs. Ce qui est sûr est que Gamuraine était libre, et devait jouir et exprimer sa liberté comme elle le voulait, même si cela implique de se dénuder, de se suicider ou de poser quelques actes que ce soit dans une certaine mesure. Il est à noter que sa cousine de la vingtaine avait déjà eu cinq relations amoureuses. Paukémil ne voyait pas à cela un problème car une fois de plus, comme tout individu, sa jeune et jolie cousine devait mener sa vie comme elle l’entendait. Il était en revanche surpris que Gamuraine soit malheureuse et déçue, disons-le pour une histoire de couple. Il n’y avait a priori rien de surprenant, quiconque aurait pu savoir qu’une séparation amoureuse est une situation difficile, mais vu son tempérament, il était nécessairement attendu qu’il essaie de satisfaire sa curiosité ?
Et comme c'était souvent le cas, une multitude de questions foisonna instantanément de l'esprit de cet intrus circonstanciel, parmi lesquelles : Pourquoi estce que Gamuraine avait choisi pour lui exposer son problème une personne, qui, vu son attitude semblait n'avoir jamais eu de relations amoureuses ? Penserait-elle que le silence habituel de ce dernier présage une capacité à garder les secrets ? Ou simplement qu'il est capable de la consoler ? La teneur de ces questions pouvait laisser entrevoir un personnage particulièrement narcissique et calculateur. Mais qu’importe.
C'est alors que, résultant de ses interrogations, il se lança dans un monologue, paraissant ainsi, pour le commun des mortels présents, et évidemment pour Gamuraine, doublement intrus, car non seulement de la cérémonie qui était en train de se dérouler, mais aussi de la difficulté que lui avait présenté sa jeune cousine.
Je me trompe peut-être, mais les êtres vivants en général et les êtres humains en particulier n'ont pas nécessairement besoin d'amour pour vivre. Et cela peut se démontrer grâce à divers moyens telles les observations de la vie de tous les jours. Comment comprendre que, nous passons depuis quelques siècles une partie considérable de notre temps et de notre énergie à nous occuper de l’aspect émotionnel de notre existence, dont l'amour fait partie ? Je ne voudrais pas faire de jugement de valeurs, mais je suis convaincu que cela contribue à nous éloigner d'autres préoccupations comme le travail, l’épanouissement intellectuel, la compréhension de notre environnement tous aussi vitales de notre existence, mais encore et surtout la quête du bonheur et de la longévité. J'oserai même dire que l'humanité actuelle est hyperémotive. Comment en est-on arrivé là ?
Gamuraine écarquilla les yeux. Elle commençait à se demander pourquoi elle était venue parler à Paukémil. Elle n’aurait pas imaginé qu’il n’était qu’au début de son monologue.
L'amour peut se percevoir à première vue comme une émotion généreuse et naïve. Mais ce n’est pas aussi simple. Elle est à la base un moyen d’atteindre des intérêts tels que la paix, la perpétuation de l'espèce et le désir par exemple. Je m’explique :
- L’amour peut générer des valeurs de paix, de tolérance et de pardon. Il est évident que l’amour engendre chez l’être aimant un certain nombre de compromis envers l’être aimé, mieux une volonté et une recherche perpétuelle du bonheur et de l’épanouissement de l’autre, quelques fois en ignorant le sien. C’est d’ailleurs ce que prône la religion chrétienne notamment à travers ses deux premiers commandements qui disent « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force. » et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
- La perpétuation physique, morale et intellectuelle de l'espèce humaine parce qu'elle suppose la procréation, puis la transmission des connaissances et la volonté du vivre ensemble. La perpétuation de l’humanité depuis quelques siècles et dans de nombreuses sociétés surtout est fondée sur l’amour. L’amour entraîne la volonté de passer du temps ensemble, du vivre ensemble, puis du mariage et de la reproduction physique de l’espèce. Ensuite, naît une volonté de transmettre toutes sortes de choses (éducation, sécurité, nutrition, valeurs) à ses descendants et à ses proches, d’où la perpétuation morale et intellectuelle.
- Et finalement, l’amour produit le désir parce qu’elle favorise quelques fois un rapprochement corporel et un accès à l’intimité physique entre les individus, et par-là la stimulation et la réalisation des pulsions animales tout aussi fondamentales. Le désir existe sans l’amour, mais ce dernier amplifie considérablement le premier. Je ne suis pas un expert là-dessus, mais ce n’est pas naïf si on fait la différence entre « baiser » et « faire l’amour ».
Y avait-il un rapport entre ce que Paukémil racontait et le problème de Gamuraine ? D’ailleurs ce qu’il racontait était inconsciemment connu de tous. Mais il devait poser les fondements de son argumentaire prochain. Et par honnêteté intellectuelle, il se sentait obligé de préciser au préalable qu’une émotion peut être acceptable, noble, utile et centrale. Mais Gamuraine avait probablement besoin de soutien et de consolation, d’amour, et pas de discours. Une solution acceptable que Paukémil aurait pu lui donner était sûrement de lui dire des mots gentils, et dans une certaine mesure lui présenter des amis, … Mais avait-il des amis ou était-il capable d’avoir de telles réflexions ? En tant que théoricien, Il devait plutôt être du genre à trop bavarder et à peu agir. Il fallait donc l’écouter.
Je me suis amusé à démontrer précédemment que les émotions peuvent être fondamentales pour l’espèce humaine. Mais cela peut-il justifier le fait que l’humanité soit hypersensible et hyperémotive ?
Je vois moi cette hyperémotivité comme une construction sociale. Une construction sociale involontaire et progressive comme plusieurs autres phénomènes. Les sentiments sont des phénomènes purement culturels, même si l’amour est celui qui influence le plus. J’appelle cela construction socio-culturelle...