: Philippe Sibut
: Parlons foot autrement ! Etude incarnée et située de son enseignement
: Books on Demand
: 9782322228423
: 1
: CHF 8.80
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: Allgemeines, Lexika, Handbücher, Jahrbücher, Geschichte
: French
: 412
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Voilà près de cinquante ans que la formation des sports collectifs, en particulier du football, se gangrène d'illusions, de méprises et d'absurdités. La psychologie cognitive, incomprise et dévoyée, s'enracine chaque jour un peu plus sur nos belles pelouses vertes. Les éducateurs s'empêtrent dans son conformisme, tombent dans ses impasses et entraînent avec eux les joueurs. Résultat ? On ne compte plus les jeunes qui, désenchantés, lassés de se prendre les pieds dans cette herbe folle, se détournent du football et abandonnent leurs espoirs. Ne nous y trompons pas, le neuro-cognitivisme a beaucoup apporté au sport. Mais il agonise aujourd'hui de ses dérives et de ses propres travers. Si les sciences cognitives ont depuis longtemps tourné cette page, qu'attendons-nous pour en faire de même sur le terrain ? A la lumière des avancées de la recherche contemporaine, cet essai réinterroge les construits culturels des sports collectifs afin de proposer de nouvelles pistes pédagogiques. Certains trouveront là de quoi conforter leur pratique empirique, tandis que d'autres verront leurs certitudes bousculées. Tant mieux ! Peut-être leur créativité se libèrera-t-elle enfin ? Peut-être dépasseront-ils les chimères et les clichés ? Peut-être parviendront-ils à voir et à enseigner le foot, autrement ? Pour que nos enfants jouent le sourire au coeur, pour qu'ils s'élèvent sur leur propre chemin et pour que la passion les y guide durablement, le coach doit engager une véritable quête de sens. C'est là tout l'objet des défis parcourus dans ce livre.

Philippe Sibut est titulaire d'un diplôme d'études supérieures spécialisées, option football, et d'une maîtrise en sciences cognitives appliquées. Educateur, formateur et directeur technique, il livre ici une synthèse de ses travaux et de ses expériences dans l'enseignement des sports collectifs.

Chapitre 1
Le football, oui, mais lequel ?


Quatre ans durant, j’ai enseigné l’histoire du football au centre de ressources, d’expertise et de performance sportives de Voiron (CREPS), dans le cadre de la formation du brevet d’État d’éducateur sportif 1er degré (BEES 1°). Le sport moderne, depuis ses origines au début du XIXe siècle, montre la forte imbrication qu’il existe entre sport, business, politique et médias. La capitalisation boursière, la communication événementielle, la récupération politique, l’engouement des foules, ses dérives et parfois les catastrophes inhérentes à l’inadéquation des enceintes sportives, ont toujours été présents et inhérents au sport. Dès lors, ne faisons preuve ni d’angélisme ni d’essentialisme ! Les acteurs économiques, privés autant que publics, sont indispensables au développement de l’activité sportive, à l’exemple des médias qui en assurent la promotion. Le sport-business, lui, requiert un spectacle de qualité, pour marquer et vendre des produits commerciaux ou politiques.

— LE FOOT-BUSINESS —

Le monde sportif et le foot en particulier sont composés d’entreprises ou d’associations loi 1901. Si le club porte dans notre société un rôle socio-éducatif majeur (ou annoncé comme tel), ce sont les entreprises qui mènent la danse. Le complexe médiatico-commercial s’organise dans une quête de profits grâce au sport. Le football et ses artifices sont des biens de consommation : spectacle au stade, droit à l’image, produits dérivés qui se multiplient dans les supermarchés ou sur Internet, tout s’achète. En France, la particularité du footballpro etsemi-pro est de vendre ses meilleurs joueurs à l’étranger afin de pérenniser une activité précaire. Il ne s’agit ni plus ni moins d’atteindre l’équilibre financier imposé par la Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG *).

Comme dans beaucoup d’entreprises, un poste budgétaire est réservé à la formation et dépend des finalités de la société anonyme sportive professionnelle (SASP). Sans autre choix que de vendre pour boucler ses budgets, la formation dispose d’une cellule de recrutement à la recherche de la perle rare. L’ambition est de dénicher les talents de demain, de les former le plus vite et le moins cher possible, puis de les revendre avec une plus-value – ce qui vise l’excellence non pas des collectifs, mais des individus. Aux médias de se charger du reste, c’est-à-dire de mettre en spectacle la virgule médiatique qui tournera en boucle sur les chaînes de télévision et les réseaux sociaux. Et cela paye ! Un tel système de formation est si rentable (il a par exemple permis à l’AS Monaco de réaliser 242 millions d’euros de plus-value sur 3 ans), qu’il n’a pas tardé à s’attirer les faveurs des grands groupes financiers.

Si le football est donc aux mains d’un complexe médiaticofinancier, son encadrement et son enseignement demeurent la réalité des formateurs, en dépit de pressions internes et environnementales croissantes. La cellule de formation constitue d’ailleurs la dernière chance, pour un club, de se façonner une identité propre et de pallier le très court terme du haut niveau. Car sous la contrainte de calendriers démentiels, les manageurs et entraîneurs ont de moins en moins de temps pour transmettre leurs idées et en approfondir les ramifications.

— LE FOOTBALL COMME PRATIQUE SPORTIVE PLANÉTAIRE —

Si les performances jalonnent l’histoire du sport et sont magnifiées par les médias, le football comme activité sportive et culturelle existe en vue d’être pratiqué. Cette finalité s’exprime dans la motivation que les protagonistes puisent dans l’exercice du jeu lui-même ou dans son enseignement.

« Les habiletés motrices peuvent se scinder, sur la base de leur finalité, en deux grandes catégories souvent désignées topocinèse et téléocinèse. »

DESMURGET (2006)

Depuis cinq millénaires, chaque continent pratique des jeux de balle(voir figure 2). Sans trop s’étendre, on peut différencier, d’une part, les jeux de jonglage où prévalent l’adresse et la relation individuelle avec le ballon et, d’autre part, les jeux d’affrontement direct où prime le face-à-face collectif, sur un terrain. Dans le premier cas, une « intelligence gestuelle » est centrée sur elle-même et correspond à sa finalité : une topocinèse. Les topocinèses sont des mouvements dirigés sur le corps propre, dont l’unique but est de produire ou de reproduire une forme gestuelle. Le plongeon, la danse ou le jonglage constituent des exemples de ce type d’habiletés.

Dans le deuxième cas, une habileté experte est également requise, mais elle doit surtout se traduire par la capacité à modifier l’environnement puis à y faire face à l’aide d’une « intelligence située et collective »(voir figure 3). La finalité est ici celle d’une téléocinèse, caractérisée par des actions dirigées vers l’extérieur. L’objectif ultime du mouvement réside alors dans l’obtention d’un effet physique tangible, concrètement repérable dans l’environnement, comme marquer un but ou empêcher un adversaire de progresser vers sa cage.

Figure 2. Illustrations des jeux de jonglage.

Figure 3. Illustrations de jeux d’affrontement.

En conclusion, si le football moderne se caractérise par la présence de plusieurs joueurs autour d’un ballon, cela ne suffit pas à le définir. La simple manipulation du ballon ne traduit pas à elle seule la finalité du jeu, puisque celle-ci se lie à une extériorité (Desmurget 2006). Il faut donc l’ancrer dans la réalité d’un contexte collectif d’opposition et de coopération, formalisé dans l’élaboration de règles.

— LE FOOTBALL MODERNE, UNE RÈGLE UNIVERSELLE —

« La règle a pour fonction de faire se reproduire le jeu. »

DELEPLACE (1983, citéin ÉLOIet al. 2001)

Pratiqué partout et par tous, le football moderne est en lui-même un véritable organisme vivant. Comment a-t-il grandi et comment s’est-il répandu jusqu’à ce point ?

Tout d’abord, pour ses organisateurs et ses initiateurs, il devait être reproductible sans perdre sa substance, quels que soient l’époque (évolutions liées aux divers développements physiques, tactiques et techniques) et le lieu (harmonisation des règles sur la planète entière).

Ensuite, pour être viable, le jeu devait aussi être empreint d’égalité. « De l’égalité des chances à l’inégalité du résultat » explique Bernard Jeu (1984). Pour que deux formations qui s’affrontent aient des chances égales de l’emporter, c’est au règlement d’instaurer un rapport de forces théoriquement équilibré. Une structure ainsi normée incite les équipes à juger de leurs talents dans la certitude d’une joute équitable. C’est pourquoi les compétitions sont stratifiées par niveaux et par catégories.

Enfin, l’opposition ne sera honnête que si la règle est respectée. Bernard Jeu (1984) souligne que « la rencontre est paradoxale […], qui réunit exprès pour opposer ». L’éthique qui régit une confrontation est donc fondamentale, et la pratique du football repose sur une acceptation tacite du règlement. Parce qu’elle fixe des normes sociales d’acceptabilité, notamment destinées à préserver l’intégrité et la santé des joueurs, la règle porte une valeur positive et défi nit l’adversaire comme un camarade de jeu et non pas comme un ennemi. La compétition n’est possible que dans la mesure où l’on maintient la morale du jeu. C’est ce qui s’appelle lefair-play.

Jouez et rêvez ! Jouez encore et encore, et faites rêver !

En fi xant les « éléments du jeu1 », les règles ont élaboré un espace immuable à l’intérieur duquel persiste une fi nalité : jouer au football...