CHAPITRE 2
L’ÉNIGME CHATON
Léna s’allongea un moment, sa tasse de café refroidissait sur la table basse. Sa chienne couchée au bas du canapé lui jetait de temps à autre un œil interrogateur « tu fais quoi ? on reste là ? », Léna se contentait de lui caresser la tête doucement, la chienne se résignait et replongeait dans sa somnolence. Le petit chat quant à lui avait décidé, après une bonne et longue nuit, qu’il était temps de faire un peu d’exercice. En trois bons il traversa le salon. On aurait dit un élastique. Il bondissait du sol au canapé, du canapé au bahut, du bahut à la table basse pour finir sa course comme une flèche sur la terrasse et refaisait le même parcours à l’envers, sans rien renverser au passage, un miracle. Léna le regardait faire et cela lui arrachait un sourire, souvent un rire, il était trop drôle. Sa chienne soupirait, contente de ne pas être prise comme objet de jeu par ce petit frère turbulent comme cela arrivait souvent. Elle l’aimait ce petit chat, elle avait une attitude de grande sœur avec lui, elle adorait jouer avec, elle s’appliquait à ne jamais lui faire mal, tout était factice, les coups de gueule, les coups de pattes, tout était retenu et même souvent délicat. Quant au petit chat, il comprenait bien ce jeu, du fait, il ne sortait jamais les griffes. A presque cinq mois, il maitrisait parfaitement la rétractation, avec un oubli parfois, mais sans le faire exprès. Aussi Léna assistait à de véritable corps à corps joyeux de ces deux énergumènes. Une de ses amies lui avait dit « qu’est-ce que tu as eu raison de prendre ce petit chat ! », et oui, elle avait eu raison.
Léna n’avait pas choisi ce chaton, elle avait fondu pour une petite chatte noire aux yeux bleus sur internet, adoptable 6 semaines plus tard. Dans le même temps, un ami lui avait envoyé un message « ma femme de ménage m’apporte un petit chat ce soir, c’est la chatte de sa boulangère qui a fait des petits, comme tu m’as dit que tu en cherchais un, je lui ai dit de me l’apporter, tu passes le voir ? Si tu ne le prends pas, je ne pourrai pas le garder ». Alors prise au dépourvu, Léna partit le voir accompagnée de sa chienne, il fallait qu’elle ait son mot à dire. Ce fut le craquage complet, et de la maitresse, et du chien. Adopté le chaton, sans discours.
Allongée sur son canapé Léna sentit une gêne au niveau de son bassin, elle avait oublié le caillou qu’elle avait mis dans sa poche un peu plus tôt. Elle le sortit, le regarda encore, le jaune devenait de plus en plus présent et cela l’intriguait. Peut-être est-ce la lumière qui le fait changer de couleur, dans la cave il faisait sombre… Elle le reposa sur la table basse devant elle.
D’un coup le petit chat lui sauta sur le ventre, « Ho dis-donc, je ne suis pas un tremplin ! » Léna était sur sa trajectoire et le petit excité ne faisait que démarrer sa folle journée. « Oups… pardon »
- Comment ça « Oups pardon » ! qui est là ?
- Je t’ai fait mal ?
Le petit chat se tenait devant elle, assis sur la table basse à côté de la pierre. Léna cru qu’elle dormait et se pinça fort l’avant-bras. Elle regarda sa chienne qui avait juste bougé une oreille, pour elle rien d’anormal, elle replongea la tête dans les pattes.
Léna attrapa le petit chat, tout en le caressant elle le posa sur ses genoux et le tenant fermement, le regarda droit dans ses yeux d’Alien. « Alors toi tu parles ! ».
- Pourquoi tu me demandes ça ? Avant tu ne disais rien quand je miaulais, ce n’est pas bien ?
- Non mais je rêve là, je comprends ce que tu dis, avant je ne comprenais pas, comment tu fais pour parler ma langue ?
- Je ne comprends pas, tu es fâchée ?
- Ha non pas du tout. Tu es trop mignon ! Je suis juste étonnée de parler à mon chat, ce n’est pas normal pour un humain de comprendre ce que dit un animal…
- Je suis un animal ?
- Oui, comme le chien, les oiseaux, tout ce qui n’est pas humain est soit animal soit végétal ou encore minéral. Toi tu es un animal.
- On joue ?
Sur ces mots le chaton fit un bond et attrapa la queue de la chienne qui somnolait sous la table basse, indifférente aux échanges de Léna et son chat. S’en suivit une course poursuite dans la maison. Léna restait bouche bée, comme sonnée un moment, puis se leva pour rejoindre ses énergumènes sur la terrasse. A la place des miaulement habituels, Léna entendait des interjections, « hep », « ouiiiiii », « yep », « suis là », « coucou », qui correspondaient à chaque déplacement du petit chat. Il est vrai qu’elle avait remarqué qu’en jouant il miaulait beaucoup, un bavard. La chienne quant à elle ne trouvait rien d’anormal, elle ne devait pas entendre la même chose que sa maitresse, à coups surs.
Léna retourna dans le salon. La pierre posée sur la table basse scintillait de mille feux. Son cœur était à présent totalement jaune, on aurait dit qu’il était animé d’un morceau de soleil. Des reflets verts bleutés apparaissaient toujours sur le tour, mais sa transparence s’accentuait d’heure en heure.
Que se passe t’il pensa Léna. Jamais elle ne pourrait parler de ça à personne, ce serait l’asile assuré. Certes la solitude transforme les gens, mais de là à les rendre barjots. Tu as besoin de repos ma grande, attends un peu ça va passer, tu es en train de rêver, tu vas te réveiller et bien te marrer.
Léna se rallongea et ferma les yeux, elle allait se réveiller et recommencer cette journée. Mais elle ne se rendormit pas sur ce qu’elle pensait être un rêve. Son esprit continuait à divaguer, à l’assaillir de questions sans réponses, elle se sentait désorientée et commençait à envisager le pire, son cerveau la lâchait, peut-être les avants-signes d’un AVC (?), une sénilité précoce. Léna se leva, se saisit de sa tasse à café qui avait refroidi et alla s’en faire couler un nouveau.
Ses deux compagnons étaient rentrés dans la maison et chacun de leur côté faisaient leur vie. Léna interrogea le chat « Tu parles toujours ? »
- Tu veux que je dise quoi ?
- Ha oui, tu parles toujours. Et le chien, tu comprends ce qu’elle dit ?
- Oui, elle grogne, aboie, jappe, couine… elle ne miaule pas.
- Mais tu comprends ce qu’elle veut ?
- Oui, des fois elle ne veut pas jouer et elle ne veut pas que je lui lave la tête, pourtant des fois elle ne sent pas bon. C’est bien quand tu la tiens, elle est obligée de me laisser faire…
- Oui je la tiens pour la brosser et je vois bien que tu en profites (rire)
- Dodo.
Sur ces derniers « miaulements », le chaton sauta s’installer sur le canapé et s’allongea de toute sa longueur pour sombrer dans un profond sommeil. Léna savoura son café chaud cette fois et regarda sa chienne qui attendait qu’elle veuille bien s’occuper d’elle. Léna pensait qu’elle devait agir normalement comme si de rien n’était. Cette situation finirait bien par passer, à priori son corps était indemne, elle ne souffrait nulle part et la vie avait l’air de suivre son cours normalement, dehors en tout cas. Des promeneurs passaient devant sa fenêtre, on était samedi, jour de marché, la ville allait se remplir. Il était déjà 9h30, elle s’était levée tôt, sa chienne avait fait ses besoins et attendait la grande promenade de la matinée, la première étant réservée au soulagement, la seconde à l’amusement.
Léna regarda sa chienne et lui posa la question rituelle « Alors, où va-t-on ce matin ? ». La chienne comprenant parfaitement le sens de cette phrase, se dirigea droit vers la porte d’entrée et s’assit. « OK toi tu ne parles pas, pourtant tu en aurais des choses à raconter ».
- Je t’aime, on va promener, dis, on va promener ? »
Léna tituba et faillit tomber. Non non, je délire là, allez, on arrête tout, la laisse, la bouteille...