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Admise. Les lettres de mon nom se mêlent sur cette liste interminable de résultats. Au milieu des hourras, des cris, des pleurs, je suis seule, stoïque et admire bêtement le mien. Droite comme un I, les poings serrés, mon cœur bat la chamade. Aucune émotion sur mon visage, j’intériorise. Du soulagement, voilà mon ressenti : c’est enfin fini. Admise, est-ce que je dois me réjouir ? Non. Un petit rayon de soleil dans ma vie de merde. La fin d’une scolarité interminable. Je suis silencieuse au milieu du brouhaha. Pas comme les filles de ma classe. Adulées, hystériques, leurs parents proches, heureux et fiers, ils s’embrassent, se serrent fort dans leurs bras. Je les mate mine de rien. Cette effusion m’écœure, parce que moi, je suis seule, comme toujours.
Je sors de mon lycée, reprends mon vélo pour rentrer. Je n’aurai pas de fiesta « fin d’examen, casse-boîte et fête foraine ». Je ne suis pas la fille que l’on invite. Transparente. On m’évite. On m’ignore. Même si je criais, je ne suis pas sûre de déclencher une quelconque réaction.
Je parcours les cinq kilomètres de plats alternés de coteaux en ronchonnant pour une soirée ordinaire en perspective dans cette maison minable où j’habite. Je descends à toute vitesse le grand chemin de terre et de trous qui mène au « Bas Bel Air » : un corps de ferme vieillissant que personne n’a pris le soin de restaurer. J’y vis avec ma mère.
La vue de cette masure ne me remonte pas le moral.
Je pose mon vélo contre la grange. Un petit regard vers le ciel, il est bleu azur, aujourd’hui. Je souffle. Le lui annoncer ? Dans quel état va-t-elle être à cette heure ? Je ferme les yeux, prends mon courage à deux mains et j’entre. Ma mère est collée dans son canapé, hébétée devant une émission de télé pourrie, un verre à la main, comme d’habitude. Elle ne me remarque pas. Ses yeux sont vitreux, injectés. Elle doit avoir sa dose et planer loin, très loin… D’habitude, je l’ignore ; elle aussi, d’ailleurs. Aujourd’hui, c’est un peu jour de fête :
— J’ai mon bac, tenté-je en le lui murmurant.
Aucune réaction. Elle mate son écran, la bouche mollement entrouverte. Pitoyable. Une petite tape sur son épaule.
— Eh, j’ai mon bac.
Péniblement, elle se tourne et me dévisage comme si j’étais une inconnue, digérant la modeste information que je viens de lui communiquer. Une lueur apparaît dans ses yeux, me donnant un léger espoir.
— AH, ton bac… Il faut que tu bosses, maintenant.
Elle se retourne vers le poste.
Voilà, les félicitations de ma seule famille. Quand je dis « vie de merde ».
Mon père est décédé, il y a cinq ans. Crise cardiaque, tic, tac, boum, clap de fin. Le résumé de cette tragédie. Les obsèques sous la pluie, une dizaine de personnes que je ne connais pas autour du cercueil. Rigide, figée, je n’ai pas prononcé un mot, pas versé une larme. J’étais ailleurs. Ce sont les seuls souvenirs que j’en garde. Douloureux. Depuis, le temps s’est arrêté. Ma mère est murée dans un silence, dans son monde dont je ne fais pas partie.
Il était mon roc. Enfin, je crois. Il faisait que ma vie avait à peu près un sens. Aimant avec maladresse, j’étais sa princesse, comme il adorait me le dire. Son histoire avait été compliquée pour peu que j’en connaisse les contours : famille d’accueil, atterri en Anjou par hasard, après avoir vécu à Paris, rencontré ma mère et lui avoir fait un gamin. Une vie de patachon faite de combines et de bons plans, tous plus foireux les uns que les autres.
N’empêche que même s’il me laissait souvent seule avec elle, même s’il était loin d’être le père idéal, il essayait de combler le manque maternel, maladroitement. Imaginez ce que cela a pu donner quand je suis devenue… enfin, vous savez, une petite femme, pour le dire simplement. Un grand moment de solitude.
Je l’aimais.
Ma mère et moi ? Une relation compliquée entre deux étrangères. Parfois, je me demande si elle m’a enfantée. Rester toutes les deux ? Notre punition. J’envie souvent les filles de mon lycée, celles qui s’engouffrent dans la dernière « Mini » de leurs mères, qui leur ressemblent comme deux gouttes d’eau et qui se vantent du précédent week-end shopping. Pas nous. Nous crevons la dalle, nous vivons dans un taudis, et chaque mois, chaque semaine, chaque jour, c’est la même rengaine : survivre. Aucune complicité. Nous sommes deux colocataires, piégées dans une vie que nous ne désirons pas.
Je sors de la maison et file vers mon coin préféré : un petit talus à l’abri des regards, sous des arbres centenaires, en pleine nature, le seul bruit des oiseaux pour me tenir compagnie, où je me cache, où je me ressource et où je viens dévorer des livres. Un endroit hors du temps qui me protège et me permet de m’évader pour oublier qui je suis et où je vis.
À l’ombre de mes arbres, je réfléchis à mon avenir. Trouver un job ? Ma priorité numéro un, pour une longue liste de bonnes raisons : passer mon permis, m’acheter une voiture, manger et me tirer de ce bled pourri pour vivre Ma Vie. Au plus profond de mon être, j’ai ce sentiment qu’elle ne peut pas se résumer aux années qui viennent de s’écouler ; qu’un jour, j’aurai accompli mon destin. Je serai quelqu’un. Une certitude, elle m’a permis d’accepter toute cette noirceur, m’a fait tout supporter : les railleries, les moqueries, le regard des autres. Comme me l’a dit un jour Allan, assis à côté de moi en cours : « Tu es notre Cosette des temps modernes. »
Physiquement, je ne peux pas faire plus désuet. Soyons franches, mon allure est démodée. Vêtements de récup, fripes, l’ensemble ne fait pas vintage ou bobo, plutôt un joli capharnaüm de couleurs passées : la mode, ce n’est pas mon truc. Les habits sont un moyen de me protéger comme s’ils avaient ce pouvoir de me créer une armure. J’ai le visage triste avec un regard noir. Je tire mes cheveux, les attachent sans réellement en prendre soin. Je ne me maquille pas, prends des tenues plus amples pour ne montrer aucune forme de moi. Je n’attire pas les foules. Personne ne vient spontanément à ma rencontre et cette situation me convient.
Ma vie sera celle que j’ai décidée. Personne ne me l’imposera. Je ne peux compter que sur moi. Et pour ce faire, je me formalise un plan d’attaque, maintenant que j’ai mon sésame. Première étape : permis de conduire… Onéreux, même en le préparant dans une auto-école low cost. J’ai besoin d’argent, et sans voiture, je n’irai pas loin. Je ne me vois pas passer ma vie en Blablacar ou Blablabus. L’an dernier, pendant les vacances scolaires, j’ai travaillé chez un maraicher. C’était dur, physique, mais j’ai gagné quelques euros que j’ai mis au chaud dans ma cagnotte « je me tire d’ici ». Demain, je file à l’agence d’intérim et je ne les lâcherai pas tant qu’ils ne m’auront pas trouvé un job. Je me motive mentalement, allongée sous mes arbres, les yeux perdus dans le vide : courage, courage, bientôt, ma vie sera douce.
Je vais vivre une destinée extraordinaire, j’en fais le serment.
Depuis un mois, je me lève à cinq heures trente du mat’ en grimpant sur mon vélo pour aller travailler. L’agence d’intérim m’a reproposé un contrat chez un maraicher pour l’été : cueillir des légumes en plein champ avec des collègues sympas et jeunes qui ne me connaissent pas et n’ont pas d’aprioris. Parfait.
Ce soir, je termine, avant deux semaines de vacances (forcées) et enchaîne avec les vendanges. En plus, j’ai trouvé une place à proximité de ma maison, au domaine de Bel Air. Une propriété grandiose, un vignoble de renom et trois mois de boulot assurés. J’ai fait mes comptes : en novembre, je me taille.
Je me lève, en ce début d’août, guillerette et de bonne humeur. Rare. La température est caniculaire. La journée s’annonce lourde. Je profite de mes congés pour nettoyer notre terrain. Des chardons ont poussé ; si je ne fais rien, les voisins vont me tomber...