: George Sand
: Nanon
: Books on Demand
: 9782322256211
: 1
: CHF 2.70
:
: Historische Romane und Erzählungen
: French
: 375
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Nanon, née en 1775, raconte en 1850 les événements qu'elle a vécus dans son enfance et sa jeunesse. La période prérévolutionnaire est évoquée comme un temps immémorial, où rien ne semble devoir changer. On apprend la prise de la Bastille un jour de marché. George Sand évoque fort bien la Grande Peur dans ce qu'elle a d'irrationnel et de terrifiant, la fête de la Fédération, moment d'exaltation et de bonheur, puis la vente des biens nationaux. Ainsi, Nanon peut devenir propriétaire de sa maison... C'est une vue de la Révolution, équilibrée et sans fanatisme, que donne ce grand roman. Paru en 1872 - George Sand a donc soixante-huit ans -, il témoigne que la capacité de travail et la force d'invention sont intactes chez la romancière. Forte d'une documentation impressionnante, l'auteur conduit le récit avec une allégresse et une célérité qui nous étonnent. Nanon est un des très rares romans qui traite de la Révolution Française dans les campagnes, vue à travers les yeux d'une paysanne.

George Sand, pseudonyme d'Amantine Aurore Lucile Dupin, par mariage baronne Dudevant, est une romancière, dramaturge, épistolière, critique littéraire et journaliste française, née à Paris le 1er juillet 1804 et morte au château de Nohant-Vic le 8 juin 1876.

II


Je me sentis bien honteuse ; pour sûr, ce garçon se moquait de moi, et il faut croire que j'avais beaucoup d'amour-propre, car cette honte me peina le cœur et je ne pus me retenir de pleurer.

 

Alors, le jeune religieux s'étonna et me dit d'une voix aussi douce que sa figure :

 

— Tu pleures, petite ? quel chagrin as-tu donc ?

 

— C'est, lui répondis-je, à cause de mon ouaille qui s'est sauvée dans votre pré.

 

— Eh bien, elle n'est pas perdue pour ça. Elle est contente puisqu'elle mange ?

 

— Elle est contente, je le sais bien ; mais, moi, je suis fâchée, parce qu'elle est en maraude.

 

— Qu'est-ce que ça veut dire, en maraude ?

 

— Elle mange sur le bien d'autrui.

 

— Le bien d'autrui ! tu ne sais ce que tu dis, ma petite. Le bien des moines est à tout le monde.

 

— Ah ! c'est donc qu'il n'est plus aux moines ? Je ne savais pas.

 

— Est-ce que tu n'as pas de religion ?

 

— Si fait, je sais dire ma prière.

 

— Eh bien, tu demandes tous les matins à Dieu ton pain quotidien, et l'Église, qui est riche, doit donner à ceux qui demandent au nom du Seigneur. Elle ne servirait à rien si elle ne servait à répandre la charité.

 

J'ouvrais de grands yeux et ne comprenais guère, car, sans être bien méchants, les moines de Valcreux se défendaient tant qu'ils pouvaient contre les pillards, et il y avait le père Fructueux qui remplissait les fonctions d'économe, et qui faisait grand bruit et de grosses menaces aux pâtours pris en faute. Il les poursuivait avec une houssine, pas bien loin, il est vrai, il était trop gras pour courir ; mais il faisait peur tout de même et on le disait méchant, encore qu'il n'eût pas battu un chat.

 

Je demandai au jeune garçon si le père Fructueux seraitconsentant de voir mon mouton manger son herbe.

 

— Je n'en sais rien, répondit-il ; mais je sais que l'herbe n'est point à lui.

 

— Et à qui donc est-elle ?

 

— Elle est à Dieu, qui la fait pousser pour tous les troupeaux. Tu ne me crois pas ?

 

— Dame ! je ne sais. Mais ce que vous me dites là m'arrangerait bien ! Si ma pauvre petite Rosette pouvait manger sa faim chez vous pendant la grande sécheresse, je vous réponds que je ne ferais pas la paresseuse pour ça. Sitôt les gazons repoussés dans la montagne, je me remettrais à l'y conduire, je vous dis la vérité.

 

— Eh bien, laisse-la où elle est, et viens la chercher ce soir.

 

— Ce soir ? oh ! nenni ! Si les moines la voient, ils la mettront chez eux, en fourrière, et mon grand-oncle sera forcé d'aller la redemander et d'endurer leurs reproches : et moi, il me grondera et me dira que je suis une vilaine comme les autres, ce qui me fera beaucoup de peine.

 

— Je vois que tu es une enfant bien élevée. Où donc demeure-t-il, ton grand-oncle ?

 

— Là-haut, la plus petite maison à la moitié du ravin. La voyez-vous ? celle après les trois gros châtaigniers ?

 

— C'est bien, je te conduirai ton mouton quand il aura assez mangé.

 

— Mais si les moines vous grondent ?

 

— Ils ne me gronderont pas. Je leur expliquerai leur devoir.

 

— Vous êtes donc maître chez eux ?

 

— Moi ? pas du tout. Je ne suis rien qu'un élève. On m'a confié à eux pour être instruit et pour me préparer à être religieux quand je serai en âge.

 

— Et quand est-ce que vous serez en âge ?

 

— Dans deux ou trois ans. J'en ai bientôt seize.

 

— Alors, vous êtes novice, comme on dit ?

 

— Pas encore, je ne suis ici que depuis deux jours.

 

— C'est donc ça que je ne vous ai jamais vu ? Et de quel pays êtes-vous ?

 

— Je suis de ce pays ; as-tu entendu parler de la famille et du château de Franqueville ?

 

— Ma foi, non. Je ne connais que le pays de Valcreux. Est-ce que vos parents sont pauvres, pour vous renv