Préface
J’expose avec confiance ces pages au plein jour de l’opinion publique.
Dictées par l’amour du bien, elles renferment ma pensée comme souverain chargé d’âmes et de destinées, et je crois cette pensée salutaire.
Ma personne, pour le moment, n’importe pas, et ne sortira de l’anonyme que pour entrer en acte, s’il y a lieu d’agir dans le sens que j’indique.
Cette divulgation d’une nouvelle doctrine gouvernementale est déjà, par elle seule, un acte gros de faits à venir, si le besoin de vérité, de justice et de paix sociale qui me l’a dictée est aussi général que je le pense, à tous les degrés de nos hiérarchies.
Depuis lelivre du Prince, le machiavélisme le plus noir a souvent passé, à juste titre, pour être le conseiller secret des rois.
J’ai voulu en quelques pages mettre sous les yeux des peuples et de leurs chefs un nouveau livre d’État : celui du machiavélisme de la lumière.
C’est pourquoi lisez, jugez, approuvez ou blâmez : j’écouterai approbations et blâmes, et si les premières dépassent en nombre les seconds, leur chiffre me dira que j’ai bien fait, et qu’il faut se mettre à l’action.
Une pareille action ne saurait avoir le caractère d’une réaction européenne, ni les mystères d’unesainte alliance.
Avant les cabinets, c’est l’opinion publique seule qu’il faut aborder premièrement.
C’est là qu’est la grande force, le seul levier capable de soulever l’Europe de l’ornière sanglante qui la conduit en Amérique.
Si la volonté générale de l’Europe se reconnaît dans cette œuvre, l’accomplissement en est facile.
Nous ne serons alors que les premiers agents d’une irrésistible puissance, sans laquelle notre pouvoir, plus ou moins habile à conserver ce qui est, demeure impuissant à créer ce qui pourrait être.
C’est donc à l’opinion qu’il appartient de répondre, si mes vœux ont formulé les siens.
Elle a pour le faire des voies légales, pratiques et sûres : comités, adresses, délégations au chef de l’État, dans chaque État.
Si cette pression morale sur les gouvernements acquiert une intensité suffisante, les pouvoirs publics européens devront, par nous, se concerter et agir souverainement pour une fin commune, autre que la conservation de nos droits menacés de diverses manières.
Puis, ce sera aux ministres et aux nations d’entrer en scène et de préparer le pacte fédéral et les institutions destinées à le garder.
Aujourd’hui, plus nominaux que réels, les souverains ne sont que les gardiens d’une trêve armée qui ne leur permet pas les œuvres de la paix.
Conservation, destruction : tel est le dualisme qui limite brutalement la souveraineté, d’où toute réforme pourrait procéder.
C’est un cercle fatal qui nous étreint, souverains et peuples, et que nous ne pouvons briser tous que par une sincère entente commune, préparée par un grand effort intellectuel et moral.
Depuis le traité de Westphalie, ou plutôt depuis le Congrès d’Arras, le gouvernement général de l’Europe est un véritable état de siège, dont nous sentons vainement l’écrasante inanité.
Tant que ce système subsiste, aucune conception générale de gouvernement digne de nos temps n’est applicable, aucune action généreuse dans le sens des grands mobiles de la Société, des grands intérêts de la Civilisation, n’est pratique.
Sujets de la force, notre seule politique possible est de nous en saisir, sous peine d’en être saisis ; et notre seule activité pratique est une compétition diplomatico-militaire, interdynastique et internationale, dont le triomphe toujours éphémère coûte aussi cher, à tous les points de vue, que la défaite.
Valois, Vasa, Bourbon, Hapsbourg, Orange, Romanoff, Hohenzollern, Bona