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Un monde formel
L’esthétique, notion moderne
Le propre du kitsch est d’oublier le divorce fondamental qu’il y a entre le vrai art et la vie ordinaire. L’art a une relation conflictuelle mais aussi problématique avec la vie. Il s’y oppose pour créer un univers de Beauté ou de Perfection, mais en même temps il voit les limites de cette ambition. Cette démarche complexe n’a rien à voir avec la recherche de l’agréable et du joli, qui implique l’ignorance et donc l’absence de tout problème.
Cette fracture essentielle entre l’art ainsi tourmenté, et la vie où l’on cherche le seul plaisir, on pourrait dire que c’est l’esthétique, en tant que discipline de la philosophie occidentale, qui la guérit. Dire, comme le fait Kant dans sonAnalytique du Beau, qu’est beau ce qui « plaît » est dangereux. Et également ce que disait Poussin, que l’art est « délectation ». Il est plutôt exaltation (déracinante), que délectation (apaisée). Pour échapper à cette limitation, Kant a d’ailleurs dû séparer le « beau » du « sublime », auquel il a consacré une secondeAnalytique.
Supprimer l’appel déracinant, trouver normale l’harmonie, anormal ce qui lui échappe, rechercher la contemplation apaisée, et finalement se réconcilier avec le monde, l’accepter (tel qu’il est ou comme il va), en se bornant à l’embellir ou à l’orner, voilà ce qui sera, dans le sillage de l’esthétique ainsi conçue, le berceau du kitsch.
« Esthétique » veut dire d’après le grec sensation (aisthesis). Or toute œuvre d’art est, selon le mot essentiel de Valéry dans un de sesCahiers, une « relation entre un formel et un significatif. » Le formel relève évidemment de la sensation. Mais le significatif s’adresse à une autre instance, qu’on peut appeler l’appel à l’esprit, à la réflexion, ou bien à l’âme, comme on voudra – bref à l’existence d’un vrai contenu. Le grand danger que court l’esthétique est de ne s’adresser qu’à la première instance, et de négliger la seconde. En d’autres termes, de séparer la forme du fond de l’œuvre, et d’autoriser par là l’imitation formelle de procédés dont on ne saisit plus la signification véritable, qui à l’origine, comme on l’a vu, est existentielle.
Du beau « splendeur du vrai » chez Platon, où la forme était subordonnée à un contenu normatif plus important qu’elle, qu’elle servait et à l’égard duquel elle était utile, on est passé au beau « finalité sans fin » de Kant, où la forme s’auto-suffit et s’autolégitime. On voit ainsi que l’esthétique, dont Kant peut être vu comme le créateur, est apparue récemment, et contre une façon toute autre de penser qui jusque là prévalait.
On comprend alors pourquoi, dans sa propreEsthétique, Hegel écrit, en réaction à Kant : « En art comme dans toute œuvre humaine l’important est le contenu. » Dans la même optique Proust disait que le style est une question non de technique mais de vision. Mais la position kantienne formaliste continue de faire des émules. Il semble même qu’elle soit prédominante dans la modernité, et même sa caractéristique essentielle. Si l’esthétique est une notion moderne, la modernité tout entière peut être définie comme une esthétique. Voyez plus loin là-dessus le chapitre « Ludisme ».
Considérez par exemple le succès de l’abstraction en peinture. L’esprit peut n’y voir que des formes et des couleurs sur la surface du tableau en un certain ordre assemblées, selon la fameuse définition de Maurice Denis. Mais cette définition s’adresse au décorateur autant qu’au peintre. En fait l’art ne devient pas décoratif par le seul fait de décorer, mais de ne s’adresser qu’au plaisir de l’œil. Si le tableau ne s’adresse qu’au plaisir rétinien, formel, comme l’on n’était en présence que d’une musique plastique, on oublie l’intervention nécessaire de l’esprit qui cherche toujours, derrière la forme, un contenu. C’est une sorte de suicide intellectuel. La peinture au contraire, comme disait justement Vinci, est une chose mentale,cosa mentale.
Et c’est ce qui disparaît dans la définition kantienne de l’art comme finalité sans fin. Elle vaut pour l’arabesque par exemple, et non pour la peinture figurative. Elle est certes pure, foncièrement désintéressée, mais on peut lui adresser le même reproche de désincarnation qu’on a fait à sa morale de son auteur. Kant a les mains pures, disait Péguy, mais il n’a pas de mains.
Pour voler, un avion s’appuie sur l’air, qui le porte. Dans le vide, il tomberait. Le problème de la peinture abstraite est que la fascination pour les seules formes pures peut déboucher sur le vertige du vide, comme il se voit à la fin du beau roman de Pierrette FleutiauxHistoire du tableau.
De toute façon l’esprit perçoit toujours figurativement. Il transforme toujours l’appel de ce qu’il voit en rappel de ce qu’il sait, et tout n’est pour lui qu’un jeu de mémoire. On voit bien cela dans le phénomène deparéidolie, qui consiste à identifier une forme familière dans une forme qu’on voit pour la première fois (nuage, paysage, fumée, tache d’encre, etc.).
En opposition avec ce « vide » où peut mener l’abstraction picturale (comme aussi dans son ordre le formalisme amnésique du kitsch), on verra à la fin deIci de Nathalie Sarraute un vibrant éloge d’Arcimboldo, peintre figuratif par excellence, comblant tous les doutes qui assiègent le langage et conduisent au « Rien » : « Tout ici est à lui ».
En somme, la « pureté » de la contemplation esthétique définalisée est un leurre. Il y a toujours l’Art une certaine dose d’impureté, inévitable. C’est tout simplement la part qui revient au contenu.
On n’a pas peint les parois des grottes préhistoriques pour des raisons esthétiques, pas plus qu’on n’a sculpté les tympans romans pour la même raison. Le message ou le contenu de ces œuvres ne s’adressait pas à l’admiration formelle du spectateur, mais à son exaltation, sa galvanisation, ou à sa prière. L’Art même, compris au sens moderne du mot, comme activité autonome et non soumise à un quelconque Englobant et Référence externes, n’a pas toujours existé. Il naît toujours de la mort des dieux, ou de l’intention spirituelle qui normalement doit présider à l’élaboration de la forme en lui étant antérieure.
Traditionnellement en effet la recherche qu’on nomme aujourd’hui « artistique » n’a rien à voir avec l’expérimentation ludique. L’intention y précède le faire, et par elle seule elle atteste ce qu’on est. Cette activité n’est pas celle de ce qu’on appelle maintenant le « plasticien », cantonné à la recherche des formes seules et au faire. Le vrai « artiste » est quelqu’un quiest, avant d’être quelqu’un quifait. Il est unbeing, avant d’être undoing. La phrase de Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve » n’est qu’une boutade, et au surplus très dangereuse.
Il suffit de voir les œuvres de ce dernier imitant celles de l’art nègre. Elles sont loin de toucher aussi profondément que les œuvres dont elles s’inspirent. Les croyances ancestrales de l’Afrique ne sont pas les aspirations d’un artiste européen du XXe siècle, dont l’éclectisme formel d’ailleurs peut être vu comme la destruction de tout un héritage, comme Roger Caillois seul a osé le dire dans son article iconoclaste « Picasso le liquidateur » (v. Bibliographie).
On a vu par exemple que dans l’académisme on a pris à l’art grec des formes ou des procédés formels (les « canons »), qu’on a imités,...