CHAPITRE 2
Un rayon de soleil balayant sans répit mes paupières encore closes me sort de mes doux rêves. Il me faut quelques instants pour recouvrir mes esprits.
Mais où suis-je ? Ah oui ! À Tabra.
Cet univers pourtant peu familier a tôt fait de me ramener à la réalité. Je ne regrette pas cette envie subite de partir seule dans un coin qu’on pourrait appeler paumé. Hier, j’ai rencontré des gens charmants, et aujourd’hui, je me sens ici déjà chez moi. Mais finalement, n’y suis-je pas un peu ?
Dans la soirée, Paul Bernard s’est rapidement éclipsé. Apparemment, il était fidèle à ses habitudes. C’est un gars vraiment étrange que ce Paul. Gai un instant, sombre dans les secondes qui suivent. J’ai un peu de mal à le cerner. Il ne doit guère être facile à vivre.
L’horloge murale indique sept heures. Sept heures ! Mais je suis en vacances pardi ! Me rendormir ? Non, je n’ai pas une minute à perdre.
Vêtue d’un jean et d’un tee-shirt, je dois bien avouer que c’est ma tenue préférée, je me faufile sans faire trop de bruit jusqu’au rez-de-chaussée. Je ne suis pas la première, Nolan est déjà installé dans un fauteuil.
– Salut ! lui lancé-je.
– Bonjour Louane, répond-il poliment en levant les yeux de sa BD. Déjà levée ! Je croyais que les filles aimaient faire la grasse matinée.
Il me fait rire ce petit bonhomme avec son visage couvert de taches de rousseur.
– Tu ne joues pas avec tes camarades ce matin ? Il fait beau pourtant.
Nolan pose son livre sur une table basse.
– Maman ne veut pas que je sorte avant le déjeuner, grimace-t-il.
J’aurais peut-être mieux fait de me taire…
– Tu veux un café ?
– Volontiers ! Mais je peux me servir, tu sais.
Trop tard, il s’y affaire déjà. D’une nature assez nerveuse, il ne perd jamais une occasion de bouger.
– Tu es tout seul, lui demandé-je en saisissant mon bol fumant.
–Papa est à son travail. Ça lui arrive parfois le week-end. Maman s’occupe des petits. Et Paul, il ne descend jamais avant au moins onze heures. Il est drôle, tu ne trouves pas ?
– Drôle ?
Pas vraiment.
– Curieux. Étrange…, complète l’enfant.
– Je ne le connais pas bien, mais il me semble très gentil, répondé-je avant d’avaler une gorgée.
– Oh oui, il l’est. Ce n’est pas ça… Il ne vit pas comme nous. Et puis souvent il a l’air triste.
– Peut-être a-t-il des problèmes.
Nolan hausse les épaules. Mes explications ne le satisfont pas.
– Il est là depuis un mois, tu verras bien plus tard qu’il est bizarre !
Notre conversation est interrompue par l’arrivée bruyante des jumeaux et de leur maman.
– Avez-vous bien dormi ? me demande cette dernière.
– Très bien, merci.
Nolan en profite pour s’éclipser.
– J’espère qu’il ne vous a pas embêtée !
– Oh non, au contraire. Votre fils m’a tenu compagnie et m’a même servi un café. Il est adorable.
Corinne est radieuse et fière de son garçon. Je suis tout à fait sincère.
– Cela vous ennuie si je sors maintenant ? Je sais, c’est une fâcheuse habitude, mais j’ai oublié de vous signaler que je ne mangeais pas le matin.
Elle sourit.
– Je vois que mon fils vous a parlé de mes consignes. Vous êtes libre d’agir à votre guise, mais ce garnement, si je ne l’obligeais pas à rester à la maison entre vingt et huit heures le matin, il ne serait jamais ici.
Ma question lui a certainement paru peu ordinaire, mais je ne suis pas encore habituée à ma toute nouvelle indépendance.
– J’ai repensé à ce dont vous m’avez parlé ; vous devriez aller voir le père Louis. Il a très probablement connu vos grands-parents. On l’appelle père Louis, mais ce n’est pas un prêtre. Il a même plusieurs enfants. Il a l’air un peu bourru comme ça, mais il vous renseignera de bonne grâce. Enfin, si vous lui plaisez… Mais je suis certaine que ce sera le cas.
Il est encore un peu trop tôt pour se rendre chez ce père Louis, mais j’ai besoin de sortir au grand air. Par-dessus tout, j’aime la campagne et les longues promenades que je peux y faire (sans pour autant être une adepte du jogging), les animaux et la solitude. Certains doivent me trouver stupide, mais je m’en moque. Je peux m’extasier devant une libellule, une grenouille ou même une fleur des champs. J’espère qu’il en sera toujours ainsi, que je garderai cet amour des choses simples qui contribuent à mon bonheur.
Après une petite demi-heure, le tour du village est bouclé. Je suis particulièrement troublée par ce sentiment de sécurité qui m’habite, touchée par les quelques inconnus que j’ai croisés et qui m’ont gentiment saluée, comme ça, sans savoir ni qui je suis ni d’où je viens. Là non plus je n’ai pas encore l’habitude…
Je me pose un instant au bord de l’eau limpide de la rivière. Si, si, je vous assure, limpide ! J’ai même pu apercevoir un poisson. En scrutant l’horizon, je remarque quelques vieilles chaumières perdues dans la grande étendue verdoyante. C’est peut-être dans l’une d’elles que mes grands-parents que je chérissais tant ont vécu avant de rejoindre la ville. Ils y ont connu tant de moments de bonheur.
Pourvu qu’elle soit toujours debout ! Ce serait tellement dommage d’avoir fait tout ce trajet pour rien.
Un léger craquement de brindilles cassées me sort de mes rêveries. Je me retourne vivement pour en découvrir l’origine.
C’est étrange, je me sens un peu comme une gamine prise en flagrant délit. Délit de quoi ? Je ne fais rien de mal que je sache. Ce sentiment négatif a soudainement pris naissance à la vue de cet homme dressé non loin de moi. Je suis tellement surprise, que je suis incapable d’articuler une syllabe.
Il doit mesurer plus d’un mètre quatre-vingt. Il est bien bâti, a les cheveux foncés, le teint basané, un visage bien dessiné où sont plongés des yeux pratiquement noirs. Le tout reflète une telle force de caractère. J’en ai le souffle coupé. Jamais je n’ai rencontré un homme si… homme.
– Bonjour, me lance naturellement l’inconnu dévoilant des dents très blanches en souriant amicalement.
Quelque chose en lui amène le calme en moi.
– Bonjour. Je ne vous avais pas entendu arriver, lui répondé-je en me levant et en époussetant l’arrière de mon pantalon.
Je saisis la main qu’il me tend. Ce bref contact fort et tendre à la fois me trouble.
– Je ne voulais pas vous effrayer. Habituellement, il n’y a jamais personne ici à cette heure matinale.
Il parle avec un léger accent. Anglais ? Non, Américain sans doute. Mais qui sonne très bien sur sa voix chaude.
– Je ne me suis pas présenté. Greg Colleman. Je suis le médecin du village et des bourgs avoisinants.
– Enchantée. Louane Lejeune. Venez-vous souvent dans cet endroit ? Il y fait si beau et si serein.
– J’apprécie justement un peu de calme avant de démarrer la journée.
Après un furtif regard à sa montre, il ajoute :
– D’ailleurs ma promenade est terminée, mes consultations vont commencer.
– Vous habitez tout près ?
Il me désigne une maison de pierre un peu en retrait.
– J’espère vous revoir… En bonne santé évidemment.
Déjà, il s’éloigne. Je le suis du regard pendant un long moment. Comme s’il le devinait, il me fait un signe de la main sans se retourner. J’ai le cœur qui s’emballe. Ce docteur donne vraiment envie de tomber malade.
Espèce d’idiote ! On dirait une midinette !
Où habite le père Louis ?
En me rapprochant du centre du village, je croise Poil de carotte. Content de me revoir et de pouvoir me venir en aide, il m’indique le chemin. Il est même prêt à m’y conduire, mais ses explications me paraissent bien suffisantes.
Monsieur Louis Albert, de son véritable nom,...