-- Je fais donc ce que tu aurais fait, Marion, je suis l'inconnue; nous arrivons à une maison obscure, la porte s'ouvre, ma conductrice me prend la main, je marche quelques pas dans les ténèbres; soudain une vive lumière m'éblouit, je me vois entouré par les trois capitaines des légions de Béziers, et par d'autres officiers; la femme voilée laisse tomber sa mante, et je reconnais...
-- Une de ces damnées bohèmes! s'écria le capitaine. Ah! je te disais bien, Victorin, que les coqueluchons cachaient d'horribles choses!
-- Horribles?... Hélas! non, Marion; et je n'ai pas eu le courage de fermer les yeux... Aussitôt je suis cerné de tous côtés; l'autre bohémienne accourt, les officiers m'entourent; les portes sont fermées, on m'entraîne à la place d'honneur. Kidda se met à ma droite, Flory à ma gauche; devant moi se dresse une de ces grosses vieilles cruches, remplie d'un divin nectar, disaient ces maudits, et...
-- Et le jour vous surprend dans cette nouvelle orgie, dit gravement Victoria en interrompant son fils. Vous oubliez ainsi dans la débauche l'heure qui vous rappelait auprès de moi. Est-ce là une excuse?
-- Non, chère mère, c'est un aveu... car j'ai été faible... mais aussi vrai que la Gaule est libre, je revenais sagement près de vous sans la ruse qu'on a employée pour me retenir. Ne me serez- vous pas indulgente, cette fois encore? Je vous en supplie! ajouta Victorin en s'agenouillant de nouveau devant ma soeur de lait. Ne soyez plus ainsi soucieuse et sévère; je sais mes torts! L'âge me guérira... Je suis trop jeune, j'ai le sang trop vif; l'ardeur du plaisir m'emporte souvent malgré moi... Pourtant, vous le savez, ma mère, je donnerais ma vie pour vous...
-- Je le crois; mais vous ne me feriez pas le sacrifice de vos folles et mauvaises passions...
-- À voir Victorin ainsi respectueux et repentant aux genoux de sa mère, ai-je dit tout bas à Marion, penserait-on que c'est là ce général illustre et redouté des ennemis de la Gaule, qui, à vingt- deux ans a déjà gagné cinq grandes batailles?
-- Victoria, reprit Tétrik de sa voix insinuante et douce, je suis père aussi et enclin à l'indulgence... De plus, dans mes délassements, je suis poète et j'ai écrit une _ode à la Jeunesse_. Comment serais-je sévère?... J'aime tant les vaillantes qualités de notre cher Victorin, que le blâme m'est difficile! Serez-vous donc insensible aux tendres paroles de votre fils? Sa jeunesse est son seul crime... Il vous l'a dit, l'âge le guérira... et son affection pour vous, sa déférence à vos volontés, hâteront la guérison...
Au moment où le gouverneur de Gascogne parlait ainsi, un grand tumulte se fit au dehors de la demeure de Victoria, et bientôt on entendit ce cri:
-- _Aux armes! aux armes!_
Victorin et sa mère, près de laquelle il s'était tenu agenouillé, se levèrent brusquement. -- On crie aux armes! dit vivement le capitaine Marion en prêtant l'oreille.
-- Les Franks auront rompu la trêve! m'écriai-je à mon tour; hier un de leurs chefs m'avait menacé d'une prochaine attaque contre le camp; je n'avais pas cru à une si prompte résolution.
-- On ne rompt jamais une trêve avant son terme, sans notifier cette rupture, dit Tétrik.
-- Les Franks sont des barbares capables de toutes les trahisons! s'écria Victorin en courant vers la porte.
Elle s'ouvrit devant un officier couvert de poussière, et haletant qu'il ne put d'abord à peine parler.
-- Vous êtes du poste de l'avant-garde du camp, à quatre lieues d'ici, dit le jeune général au nouveau venu, car Victorin connaissait tout les officiers de l'armée; que se passe-t-il?
-- Une innombrable quantité