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Un chaton plombé
Une deux, une deux. La silhouette longiligne quoique légèrement ventripotente du quinquagénaire en survêtement courait dans l’ombre. Un vent coulis tiède rafraîchissait à peine son corps en sueur. Cependant, il s’imaginait glacé et pilé dans l’effort par la masse des bâtiments gris parallélépipédiques qu’il fuyait, tous semblables de part et d’autres de l’avenue. Mini-Moscou. Le Havre,perestroïka normande écrasante.
Comme il atteignait le boulevard Clemenceau, un soleil de fin d’après-midi de canicule perça une masse de nuages sombres qui ne crevaient jamais et irradia la ville, projetant sur les murs de béton une couleur terre de Sienne. Porte Océane,puerta del sol.
Poussé par cet incendie des façades, le commandant de police Georges Faidherbe obliqua toujours en petites foulées, dans une ruelle sur sa gauche, passa devant son immeuble en refaisant un tour. Traçant tout droit entre des bâtiments de couleurs et d’époques diverses, il longea un moment sur sa droite la barre imposante d’une résidence de verre et d’acier. Sa froideur lui donna l’illusion qu’il faisait plus frais maintenant. Il traversa dans le faisceau lumineux quelques rues perpendiculaires au petit port pour atteindre, derrière le Musée des Beaux-Arts, l’harmonie enflammée d’un îlot Perret. Immeubles bas, même damier de fenêtres sur tous les côtés. Uniformité des façades que la lumière seule faisait varier.
Une fillette en couettes, très brune, venait vers lui trottinant comme une automate, pieds nus. Image napolitaine. Était-elle aveugle ? Elle portait, dans ses bras tendus en avant, une loque blanche qui avait souillé de sang sa robe bleu pâle. Elle ne pleurait pas. Le commandant Faidherbe s’arrêta net, soufflant tel un phoque privé de banquise. Il jeta un regard autour d’eux. Personne.
— Eh bien, mon lapin, qu’est-ce qui t’arrive ?
Le lapin regarda de ses yeux graves ce grand bonhomme en survêtement bleu et chaussures de sport rouge et jaune — un cadeau immonde des collègues — qui se penchait sur elle :
— Mon petit chat est tombé du balcon.
Elle montra de la tête l’immeuble le plus proche. Faidherbe chercha sur les balcons une présence humaine. Tous étaient vides. Chacun restait chez soi au frais.
— Veux-tu que je te raccompagne chez toi ?
— Si tu veux, dit la gamine.
Le policier n’arrivait pas à lui donner un âge certain. Cinq, six ou sept ans ? Célibataire, il n’était pas très fort question enfants. La seule qu’il fréquentât était sa nièce de treize ans. Il avait oublié les étapes précédentes.
Dans l’ascenseur, elle desserra à peine son étreinte de l’animal pour lui montrer le bon bouton. Quatrième étage. Pour meubler le silence et par courtoisie, Faidherbe demanda :
— Comment tu t’appelles ?
— Ma chérie.
— C’est ton nom ?
— Maman m’appelle ma chérie.
— Et ton papa, comment t’appelle-t-il ?
— Cette putain de gosse.
Déconcerté, le commandant dévia la conversation :
— Et ton chat, comment tu l’appelles ?
— Le Petit Chat.
La porte de l’appartement était restée ouverte. Faidherbe vit rapidement qu’il n’y avait pas de nom sur la sonnette. On entendait des voix cependant. La petite le guida directement à la cuisine où elle posa le cadavre du chaton sur la table déjà passablement encombrée. Un coup d’œil dans la pièce à vivre confirma ce que le policier pensait : les voix venaient du poste de télévision.
— Ta maman n’est pas là ?
— Elle est sortie.
— Tu sais où elle est ?
— Non, dit la petite. Tu vas faire revivre le petit chat ? demanda-t-elle aussitôt très sérieusement.
— Je ne crois pas en être capable.
Pour se donner bonne conscience, il caressa la bête encore chaude. Il était surpris que le petit corps brisé qu’elle avait ramassé dans l’herbe au pied de l’immeuble fût ensanglanté. Un chaton si léger se tuer en tombant dans l’herbe ! Il lui semblait avoir entendu des histoires qui témoignaient de l’extraordinaire résistance de ces animaux.
Il examina l’animal de plus près. On voyait nettement qu’il avait reçu une balle ou même deux, 22long rifle probablement.
— Alors, pourquoi tu es venu ?
— Pourquoi quoi ?
— Pourquoi tu es monté, si tu ne peux pas faire revivre Le Petit Chat ?
Faidherbe fut un instant troublé par la question. Une inspiration le sortit d’embarras.
— Pour lui tenir compagnie. Ça se fait quand quelqu’un est mort. On reste un peu avec lui, pour qu’il se sente moins seul, pour lui faire sentir qu’on l’aime encore, même s’il est mort.
La petite sembla satisfaite de sa réponse.
— Ah bon, dit-elle.
— Montre-moi d’où il est tombé, veux-tu ?
Elle le mena au balcon de la salle à manger salle de séjour dont la porte fenêtre était restée ouverte. En traversant, Faidherbe ne fit pas de commentaire sur le désordre qui régnait dans la pièce, ni la saleté, ni l’odeur âcre. Il s’en doutait, il n’y avait rien de particulier ni personne à voir. Pas de tireur en position, ni en face, ni sur les côtés.
— Ton papa n’est pas là non plus ? demanda-t-il par acquit de conscience.
— Il n’habite pas avec nous.
— C’est qui « nous » ?
— Ben moi, Le Petit Chat et maman.
— Je peux téléphoner maintenant ?
— A qui ?
— A des amis. Ils vont s’inquiéter de ne pas me voir arriver.
Il mentait effrontément à la fillette qui le regardait de ses yeux noirs, graves et tranquilles. Il se sentit gêné d’être devenu grand et de ne pas savoir dire la vérité aux enfants.
A l’autre bout du fil, il eut Étrela. Le lieutenant était resté plus tard car il voulait boucler une affaire.
— Tu envoies une voiture avec deux gars, au 7 rue Malétras, 4e étage pour garder une fillette. Je t’expliquerai.
Il s’installa à côté de l’enfant sur le canapé. Elle avait repris la petite dépouille et l’avait posée sur ses genoux. Ils regardèrent la télévision qui parla pour eux.
Quand les deux gardiens de la paix arrivèrent, la fillette se poussa afin de leur faire de la place sur le canapé, mais ils restèrent debout, saluant le commandant.
Chez lui, il fut fraîchement accueilli.
— C’est à cette heure-ci que tu rentres ? … sans prévenir ? Aglaé et moi, on s’est trop inquiétées ! C’est nul, tonton.
Sa nièce Anastasie et sa copine, deux adolescentes débutantes de treize ans étaient venues de Vendée passer quinze jours de vacances au Havre, chez lui. Sa vie et son appartement étaient bouleversés.
— Où t’étais ?
Il ne répondit pas, mais prit le combiné du téléphone et appela Étrela. Il lui expliqua alors comment son jogging avait bizarrement tourné.
— Si tu trouves le temps d’y passer en rentrant chez toi… conclut-il.
Les deux filles avaient bu ses paroles. Elles voulaient immédiatement se rendre sur les lieux pour prendre en charge la petite au chaton massacré. Faidherbe dut se fâcher. Anastasie bouda.
— Ziza, aide-moi à mette la table, ma princesse ! demanda sans malice Georges Faidherbe, comme à son habitude.
La princesse vendéenne daigna rendre service et en retrouva aussitôt la bonne humeur et la gaîté de son âge. Soudain, au moment de poser les fourchettes, elle suspendit son geste et poussa un cri.
— Oh ! J’ai failli oublier avec ton histoire de chaton tiré comme un lapin !
— Oublié quoi ? demanda Faidherbe en comptant les assiettes.
— Un type a téléphoné. Il exigeait de te parler personnellement. Je lui ai expliqué que tu n’étais pas là. Alors je lui ai dit que j’étais ta femme et qu’il pouvait me laisser un message.
— Hein ?
Il faillit lâcher la pile d’assiettes.
— Il ne voulait pas, ce nul. J’avais peut-être la voix trop...