: Victor Hugo
: Le Roi s'amuse
: Booklassic
: 9789635256570
: 1
: CHF 0.10
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: Dramatik
: French
: 65
: kein Kopierschutz
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB

Qui mieux que Victor Hugo pouvait présenter une de ses plus belles pieces:
«La piece est immorale? croyez-vous? Est-ce par le fond? Voici le fond. Triboulet est difforme, Triboulet est malade, Triboulet est bouffon de cour - triple misere qui le rend méchant. Triboulet hait le roi parce qu'il est le roi, les seigneurs parce qu'ils sont les seigneurs, les hommes parce qu'ils n'ont pas tous une bosse sur le dos. Son seul passe-temps est d'entre-heurter sans relâche les seigneurs contre le roi, brisant le plus faible au plus fort. Il déprave le roi, il le corrompt, il l'abrutit - il le pousse a la tyrannie, a l'ignorance, au vice - il le lâche a travers toutes les familles des gentilshommes, lui montrant sans cesse du doigt la femme a séduire, la soeur a enlever, la fille a déshonorer. Le roi dans les mains de Triboulet n'est qu'un pantin tout-puissant qui brise toutes les existences au milieu desquelles le bouffon le fait jouer. Un jour, au milieu d'une fete, au moment meme ou Triboulet pousse le roi a enlever la femme de monsieur de Cossé, monsieur de Saint-Vallier pénetre jusqu'au roi et lui reproche hautement le déshonneur de Diane de Poitiers. Ce pere auquel le roi a pris sa fille, Triboulet le raille et l'insulte. Le pere leve le bras et maudit Triboulet. De ceci découle toute la piece. Le sujet véritable du drame, c'est la malédiction de monsieur de Saint-Vallier. Écoutez. Vous etes au second acte. Cette malédiction, sur qui est-elle tombée? Sur Triboulet fou du roi? Non. Sur Triboulet qui est homme, qui est pere, qui a un coeur, qui a une fille. Triboulet a une fille, tout est la. Triboulet n'a que sa fille au monde - il la cache a tous les yeux, dans un quartier désert, dans une maison solitaire. Plus il fait circuler dans la ville la contagion de la débauche et du vice, plus il tient sa fille isolée et murée. Il éleve son enfant dans l'innocence, dans la foi et dans la pudeur. Sa plus grande crainte est qu'elle ne tombe dans le mal, car il sait, lui méchant, tout ce qu'on y souffre. Eh bien ! la malédiction du vieillard atteindra Triboulet dans la seule chose qu'il aime au monde, dans sa fille. Ce meme roi que Triboulet pousse au rapt, ravira sa fille, a Triboulet...»
La présentation ci-dessus est extraite d'un texte que Victor hugo écrivit en défense de sa piece qui fut interdite des le soir de la premiere représentation, la monarchie de Juillet ne tolérant pas plus qu'une autre, et malgré la révolution de 1830, qu'on représente un roi dominé par la luxure. Quelques années plus tard, Verdi composera Rigoletto, sur un livret fidelement adapté de cette piece, et son opéra connaîtra le meme sort.

 

L’apparition de ce drame au théâtre a donné lieu à un acte ministériel inouï.

Le lendemain de la première représentation, l’auteur reçut de monsieur Jouslin de la Salle, directeur de la scène au Théâtre-Français, le billet suivant, dont il conserve précieusement l’original :

« Il est dix heures et demie, et je reçois à l’instant l’ordre[1] de suspendre les représentations duRoi s’amuse.

« C’est monsieur Taylor qui me communique cet ordre de la part du ministre.

« Ce 23 novembre. »

Le premier mouvement de l’auteur fut de douter. L’acte était arbitraire au point d’être incroyable.

En effet, ce qu’on a appelé laCharte-Vérité dit : « Les Français ontle droit de publier… » Remarquez que le texte ne dit pas seulementle droit d’imprimer, mais largement et grandementle droit de publier. Or, le théâtre n’est qu’un moyen de publication comme la presse, comme la gravure, comme la lithographie. La liberté du théâtre est donc implicitement écrite dans la Charte, avec toutes les autres libertés de la pensée. La loi fondamentale ajoute : « La censure ne pourra jamais être rétablie. » Or, le texte ne dit pasla censure des journaux, la censure des livres, il ditla censure, la censure en général, toute censure, celle du théâtre comme celle des écrits. Le théâtre ne saurait donc désormais être légalement censuré.

Ailleurs la Charte dit :La confiscation est abolie. Or, la suppression d’une pièce de théâtre après la représentation n’est pas seulement un acte monstrueux de censure et d’arbitraire, c’est une véritable confiscation, c’est une propriété violemment dérobée au théâtre et à l’auteur.

Enfin, pour que tout soit net et clair, pour que les quatre ou cinq grands principes sociaux que la Révolution française a coulés en bronze restent intacts sur leurs piédestaux de granit, pour qu’on ne puisse attaquer sournoisement le droit commun des Français avec ces quarante mille vieilles armes ébréchées que la rouille et la désuétude dévorent dans l’arsenal de nos lois, la Charte, dans un dernier article, abolit expressément tout ce qui, dans les lois antérieures, serait contraire à son texte et à son esprit.

Ceci est formel. La suppression ministérielle d’une pièce de théâtre attente à la liberté par la censure, à la propriété par la confiscation. Tout notre droit public se révolte contre une pareille voie de fait.

L’auteur, ne pouvant croire à tant d’insolence et de folie, courut au théâtre. Là, le fait lui fut confirmé de toutes parts. Le ministre avait, en effet, de son autorité privée, de son droit divin de ministre, intimé l’ordre en question. Le ministre n’avait pas de raison à donner. Le ministre avait pris sa pièce, lui avait pris son droit, lui avait pris sa chose. Il ne restait plus qu’à le mettre, lui poëte, à la Bastille.

Nous le répétons, dans le temps où nous vivons lorsqu’un pareil acte vient vous barrer le passage et vous prendre brusquement au collet, la première impression est un profond étonnement. Mille questions se pressent dans votre esprit. – Où est la loi ? Où est le droit ? Est-ce que cela peut se passer ainsi ? Est-ce qu’il y a eu, en effet, quelque chose qu’on a appelé la Révolution de juillet ? Il est évident que nous ne sommes plus à Paris. Dans quel pachalik vivons-nous ? –

La Comédie-Française, stupéfaite et consternée, voulut essayer encore quelques démarches auprès du ministre pour obtenir la révocation de cette étrange décision ; mais elle perdit sa peine. Le divan, je me trompe, le conseil des ministres s’était assemblé dans la journée. Le 23, ce n’était qu’un ordre du ministre ; le 24, ce fut un ordre du ministère. Le 23, la pièce n’était quesuspendue ; le 24, elle fut définitivementdéfendue. Il fut même enjoint au théâtre de rayer de son affiche ces quatre mots redoutables :Le Roi s’amuse. Il lui fut enjoint, en outre, à ce malheureux Théâtre-Français, de ne pas se plaindre et de ne souffler mot. Peut-être serait-il beau, loyal et noble de résister à un despotisme si asiatique ; mais les théâtres n’osent pas. La crainte du retrait de leurs priviléges les fait serfs et sujets, taillables et corvéables à merci, eunuques et muets.

L’auteur demeura et dut demeurer étranger à ces démarches du théâtre. Il ne dépend, lui poëte, d’aucun ministre. Ces prières et ces sollicitations que son in